Holon, le 28 août 2016

Ma chère petite soeur,

L’alyah, en hébreu, ça veut dire la montée, et de fait, on ressent très bien chez tous les nouveaux arrivants pleins de rêves et de projets cette perspective d’altitude, cette touchante volonté d’élévation de l’âme. Moi-même, j’avoue que cette idée de prendre de la hauteur m’a séduite, mais bon, comme je suis déjà perchée paraît-il, j’avais un peu d’avance. Il n’empêche. Les choses n’ont pas toujours été simples, loin de là.

A commencer par ce lumbago ridicule qui en fait de hauteur a plutôt facilité ma prosternation vers la terre sainte à ma descente d’avion de France et m’a permis pour une fois de me fondre dans un groupe. Je me suis coincé le dos en ramassant une plume, tu le crois, ça ? Le ton était donné. Plus pathétique, on peut pas faire. Il parait que le dos qui se bloque est un classique de l’alyah. Tu m’étonnes que les ostéos aient ici pignon sur rue. La vésicule qui s’affole et bile à tout va. Le foie qui s’engorge à la seule perspective des orgies de houmous à venir. Et encore, à ce moment-là, je ne savais pas qu’en plus d’être huileuse, la crème de pois chiche pouvait aussi se salmoneller à la chaleur.

37, les tubes de colle, 37…

Je suis arrivée en Israël exaspérée par une douleur qui m’arracha dans ses grands moments des cris d’enfantement. J’ai essayé de me consoler en pensant que symboliquement, souffrir pour mettre à jour une vie nouvelle avait du sens, mais j’ai quand même dégusté.

Il faut dire que le voyage avait été laborieux. L’avion était exigu. Les chats nous accompagnaient, encombrissimes bagages à main. Nous nous étions contorsionnées pour nous installer, Julie et moi au dessus de leurs miaulements encagés. Il paraît qu’on aurait dû leur administrer des calmants, mais je n’y avais pas du tout pensé. Alors, on a chanté et ça les a endormis (avec la rangée 72). Mais Dieu sait que les contorsions n’arrangèrent pas mon état.

Nous avons eu droit au comité d’accueil hallucinant des arrivants de l’année précédente agitant la main, hilares, « Berouhim Habaïm », sous des tonnes de ballons bleus et blancs, style « Bonheur insoutenable » juste avant les discours compassés des officiels israéliens et de Shimon, soi-même, qui nous expliqua que le pays avait accueilli avant nous bien des grands hommes, allons bon, exactement les “Musique, flonflons et discours de circonstance”, dont parle le pauvre couillon qui écrit pour Libé, la musique et les flonflons en moins.

Et les « Olim Hadachim » du jour bêtement d’applaudir à l’ombre des moches casquettes blanches qu’on nous avait demandé de vêtir pour l’occasion. Lucas et Pauline me regardaient d’un air consterné « Nous aussi, on est obligés de porter ça ? » « Ca va pas, non ? On n’est obligés de rien. »

« Uni merci ». (Personne ne devrait immigrer avant d’avoir lu Ira Levin.)

Lorsque nous avons enfin quitté l’aéroport Ben Gurion, il était 15 heures. Nous avions décollé de Marseille à 2 heures ce matin-là, enfin, cette nuit plutôt. Les enfants étaient depuis longtemps hors contrôle et moi, j’étais depuis longtemps hors d’usage.

J’ai écrit que l’avion était exigu, n’est-ce pas ? Il n’était pas exigu. Il était très exigu. Si exigu, même que nos bagages ne purent jamais y être installés. Et que donc, les enfants partis pour Natanya chez ma tante Myriam avec l’oncle Jacob (tu m’aimes, Nissim ?!), je voyageai ultra léger vers Jérusalem. Juste une caisse à chat dans chaque main. La mère Michelblum envoie ses amitiés mizrahies au Père Lustucrusky. Je posai ma tête sur l’épaule de tante Lisa.

Je regardai l’autoroute 1 défiler. Jérusalem, déjà. J’osai me dire, mais c’est parce que j’étais très fatiguée, depuis qu’on nous bassine avec l’expansion israélienne, ça reste quand même bien petit… et je laissai ma pensée dériver et s’interroger sur l’étrangeté de cette nation colonisatrice qui ne construit que dans son périmètre, disputé ou pas, qui chasse les plus pauvres des centres villes et bords de mer pour y loger ses nantis dans des complexes immobiliers aussi honteusement chers que graphiques, c’est pas à Londres ou à Paris qu’on verrait ça, qui reloge les fameux déplacés en banlieues urbaines accessibles par autobus, train et même tramway, faisant la nique à tous les slums et autres bidonvilles de la planète, cette délirante nation qui chante et danse et bronze pendant qu’on continue de la caler dans le viseur.

Nous entrions à Jérusalem. Israël, dès le début, ça m’a fait penser à Montpellier. Beaucoup de nouveaux arrivants à intégrer, une qualité d’accueil étonnante, et des projets immobiliers qui poussent comme des champignons.

L’occasion de m’arrêter sur une des plus bizarres bizarreries israéliennes. Les échafaudages.

– Mais de quoi elle parle ?

Je parle de ces espèces d’assemblages brouillons et fouillis de lames de bois hétéroclites, agencées à la… non, pas agencées, en fait, posées, empilées, comme dans un jeu de légo, avec une ingéniosité mathématique rare, puisque quelle que soit la hauteur de l’immeuble construit, bien malin qui pourra y dénicher deux parallèles.

Il faut le voir pour le croire.

Ces échafaudages sont fascinants, par la liberté de leur géométrie, la magie de leur équilibre, le désordre fou de supports qui pourtant, à terme, conduisent à des structures étonnamment verticales.

Pour peu qu’on lève les yeux, presque malgré soi, on s’y arrête.

Et on se rend bien vite compte que le plus troublant ne vient pas du surréaliste spectacle visuel mais de quelque chose de bien plus subtil, d’une espèce de fond sonore subliminal.

En se rapprochant encore, on commence à percevoir comme le souvenir d’un bruit de ruche… Les voix de toutes les mères inquiètes de tous les ouvriers. Nul besoin d’un gros effort d’imagination pour les entendre chuchoter à l’oreille de leurs fils, Shlomi, tu ne vas pas monter si haut, fais moi plaisir, rajoute une planche. Et Schlomi pour la faire taire, cloue une planche à la va vite. Voilà, c’est fait, tu peux y aller, maintenant. Mets en une autre ici d’abord, regarde, là, ça bouge un peu. Schlomi est exaspéré, mais c’est un bon fils. Maman, voilà, ça y est, vas-y maintenant. Une autre, rien qu’une autre, pour l’amour de moi. Maman, arrête, voilà, elle y est ta planche. Avner, tu vas me rendre folle, tu as vu comme c’est étroit ? Tu me rajoutes tout de suite un pilier ici, ou je ne bouge pas. Maman, tu veux des piliers, voilà, regarde, j’en mets deux, maintenant tu me laisses ? Regarde, la mère de Tooli, son fils l’écoute, lui, tu as vu combien il a mis de planches ? Maman, ça suffit, je travaille ici ! Tu en mets une autre là et j’y vais, fils ingrat ! Maman ! Ah wiléwilé, cet enfant me tuera. Maman ! Ca va, ça va, rajoute un clou d’abord, rien qu’un, tu seras bien content, après ! Tu me remercieras !

C’est imparable. Il n’y a pas d’autre explication. Les échafaudages israéliens bruissent de toutes ces suppliques tendrissimes de mères orientales.

Elles sont fortes, il n’y a pas à dire.