Tu as raison. Je sais bien qu’avec ce que j’écris, j’apparais belle et digne, très droite malgré mon lumbago et mes caisses à chats, entre mes enfants que je rassure, altière, d’un simple regard, alors que je n’ai pas dormi, pas mangé, et que je n’ai même pas encore de téouda zéout.

Il est vrai que l’image n’est pas tout à fait honnête.

Les quelques lignes qui vont suivre devraient remettre les pendules à l’heure avant que je reprenne.

Holon, le 2 septembre 2016

Ma chère petite soeur.

Comme toi, j’ai passé toute mon enfance en immeuble à Marseille, à cent mètres de la gare de la Blancarde, au deuxième étage en plus, c’est-à-dire pile face aux gros réverbères de l’avenue Foch. C’est dire si je suis bien placée pour savoir qu’on s’habitue à tout et que le bonheur se satisfait très bien du bruit des trains provençaux comme de la lumière jaune de moches lampadaires.

Mais forte de cette expérience, j’ai décidé que mes enfants connaîtraient eux l’obscurité de la nuit, qui seule permet de distinguer la magique clarté des étoiles et que jamais aucun voisin caractériel ne toquerait de son balai au dessus de leurs têtes, et encore moins en dessous.

Ceci pour expliquer que depuis que j’ai des mômes, j’ai toujours habité en maison.

Mais comme dit l’oncle Jean-Pierre, n’est pas rural qui veut.

Je me suis découvert à la campagne un petit côté années 50 dont je ne suis pas très fière. Le moindre petit passage de mulot, je ne parle même pas de souris, me fait grimper sur les tables en hurlant et en serrant frénétiquement les cuisses. J’ai une explication psychanalytique à cela, que je t’épargne, mais je dois reconnaître que la situation est des plus vexantes. Parce que les années 50, quand on a les cheveux élégamment crantés et des escarpins vernis sur des jambes gainées de soie, ça passe encore, mais pieds nus, en short et chemise, un pinceau dans les cheveux, c’est tout à fait ridicule.

Achevé, le ridicule ?

Même pas.

Je me croyais tarte avec les souris, je ne connaissais pas encore les cafards géants de la rue Jabotinsky.

Entendons-nous bien.

Les cafards géants, on pense bien qu’enfant d’un grand port comme Marseille, je connais par cœur. De très loin, mais je connais.

A ceci près qu’en Israël, où tout est exacerbé, la nature comme les humains, tout est infiniment « plus ». Les intelligents infiniment plus intelligents. Les crétins infiniment plus crétins (surtout quand ils s’appellent Pinhas). Et les cafards sont les mêmes que dans les grands ports du sud… sauf qu’ici, en plus, ils ont des ailes. Ils ont des ailes et ils volent.

Rien que de l’écrire, j’en ai le frisson.

Ça manquait, non ? Ces crancrelats marronnasses et crissants, rapides, ailés, avec de très longues et très frémissantes antennes, argh, provoquent en moi un sentiment de répulsion inimaginable. Totalement incontrôlable… et passablement hystérique.

Les enfants sont comme à leur habitude dans les cas extrêmes, mer-veil-leux. Dès qu’un danger se profile, ils font bloc, quelle que soit l’heure. Les deux filles blotties l’une contre l’autre autour de moi et Lucas à l’avant-garde, la tong à la main, pendant que je couine ne le tue pas, ne le tue pas.

Donc, étape 1, on abat sur la malheureuse blatte un récipient quelconque, enfin quelconque, je devrais plutôt écrire en relation plus ou moins directe avec la poubelle, le must du must étant la poubelle elle-même. 2, on glisse sous la poubelle renversée un morceau de carton pendant que je hurle tu vas lui couper une antenne, tu vas lui couper une antenne.

Puis on, enfin Lucas, soulève le tout, étape 3, en prenant garde de ne pas laisser échapper le monstre, au risque de voir sa mère faire une syncope, tu penches trop, tu penches trop, et direction la porte, non, non, ne te retourne pas, attention, aaaahhhhhh.

Les bestioles se retrouvent un peu ahuries dans le jardin. Parfois, quand c’est moi qui mène l’opération, parce que Lucas n’est pas toujours là vois-tu, quand c’est moi qui gère, donc, le cafard est content, il n’atterrit pas tout seul, généralement, la poubelle valse avec lui et le carton aussi, aaaahhhhh. Epique. Cafard en hébreu se dit djouk et beurk se dit ikhhhsss.

Nos meilleurs cafards d’alyah, nos champions toutes catégories, ont été sans conteste ceux de la rue Jabotinky. Notre propriétaire, l’affreux Rahamim, qui ressemblait comme un frère au gros dégueulasse de Reiser, habitait le rez-de-chaussée de la maison et n’était pas beaucoup plus ragoûtant que ses cafards. Les poubelles de cette époque valdinguaient par notre balcon et atterrissaient dans le jardin de Rahamim. Attends au moins que l’affreux Rahamim soit dessous, souriait férocement ma belle Pauline, qu’on n’ait pas tout perdu. Il faut dire qu’elle en voulait beaucoup à notre vieil animal de propriétaire qui parlait mal à Rina sa douce népalaise et plus d’une fois, j’ai dû empêcher ma fille de sauter par la fenêtre pour aller expliquer au malotru sa façon de penser. Ah, on s’en souviendra, de Jabotinsky.

Il n’empêche.

J’instaurai cette année-là avec ces insectes répugnants une espèce de cessez-le-feu qu’ils respectaient sous la garde des chats appelés en renfort. La journée, ils avaient le bon goût de ne pas se montrer. Et la nuit, j’avais la prudence de ne pas mettre seulement un orteil dans la cuisine. Le compromis se passa plutôt bien, je dois le reconnaître.

D’autant que nous ne finîmes pas l’année.

Ce fut notre troisième déménagement israélien.

Celui qui succéda de 10 mois au second et précéda d’un an le quatrième. Héroïque, non ?

Oui, parce que 4 ans, 4 déménagements. Un piano, une bibliothèque, trois ados, deux chats, non 3, parce ce qu’à cette époque-là, il y avait aussi un petit israélien qui essayait de suivre, le pauvre chéri.

Je tenais le bon rythme, les enfants, je tenais le bon rythme.