Holon, le 22 août 2016

Ma chère petite soeur,

Je lis de ci de là plein d’articles en français qui commentent l’alyah des Juifs de France. Fuite, désertion, lâcheté, trahison. Ils ont tous pété leur slip ou quoi ?

S’ils veulent, moi, je peux leur raconter la mienne, d’alyah. Comment il y a 9 ans presque jour pour jour, un beau matin, je suis partie de France sans aucune raison.

Comme il n’y avait rien à comprendre, tous mes amis n’ont pas compris mon départ, tu t’en souviens ?

Ils ont été quelques uns à m’en vouloir, carrément, de les avoir quittés alors que moi, je n’ai jamais quitté personne. La Terre, si petite, tourne si vite, est-ce qu’on peut quitter quelqu’un ?

Certains, je le sais maintenant, ont mis du temps à me pardonner.

D’autres ont exigé des explications, comme après une rupture.

Qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi ? Comment ? Explique…

Expliquer quoi ? J’en aurais été bien incapable. Est- ce qu’on demande ainsi des comptes à tous ceux qui s’expatrient en Guyane ou en Martinique ? Ah non, pardon, je voulais dire en Angleterre ou au Japon ?

Evidemment, on va me dire mais Israël, pour un Juif, ce n’est pas l’Angleterre, ni le Japon. Israël c’est le pays des Juifs. Notre pays. Qu’on a volé. Assez étrangement, maintenant que j’y pense, ce sont précisément ceux qui nous crachent “retourne chez toi” qui militent pour BDS et hurlent à l’usurpation. Faudrait savoir quand même. On aurait sans doute dû refuser en 48 la proposition de partage. Dire non merci, sans façon, nous allons retourner nous faire pogromer tranquilles en Pologne, en Autriche, en Alsace, ne vous dérangez pas pour nous.

Mais je charrie. C’est vrai que ce n’est pas pareil. Israël est le seul pays du monde où on n’a pas de comptes généalogiques à rendre. Le seul pays du monde où on a le droit d’être con et même très con, sans que quiconque ait seulement l’idée d’insulter notre grand-mère. Le seul pays où notre stupidité n’engage que nous. C’est difficile à croire, mais juste ça, déjà, c’est un sacré luxe.

Donc un beau matin de juillet il y a 9 ans, sans avoir une seule seconde réfléchi à tout ça, j’ai quitté mon village sur un coup de tête.

Je dois dire que, de base, le principe de nationalité me laisse froide. La nationalité en tant que mémoire culturelle et historique commune, c’est intéressant, je n’en disconviens pas mais la nationalité politique, quelqu’un peut me dire quel est son intérêt métaphysique ? La citoyenneté, j’en suis revenue et le partage des facilités administratives qu’elle sous-entend m’attendrit peu. La réaction mitigée à la sanction de déchéance de nationalité qu’a essayé dernièrement de faire passer la France me laisse à penser que je ne suis pas la seule à être si peu émue par le concept.

De fait, si j’ai du mal avec les nationalités, c’est que je les trouve un peu dérisoires. Je me sens comment dire… habitante de la planète Terre je crois. Profondément humaine. Mais humaine au sens être humain, pas humaniste ou je ne sais quel poncif pompeux.

Je me sens humaine sans fanfaronnade aucune car si en tant que colons (quoi ?!) de cette planète, les humains sont sans doute le groupe vivant le plus extraordinaire, ils sont aussi le plus improbable et le plus inconséquent du monde et il n’y a pas de quoi être super fier d’en être. Cependant, que je le veuille ou non, comme mes voisins d’Egypte, qu’ils me serrent la main ou pas, comme mes voisins de Gaza, qu’ils me reconnaissent ou pas, comme mes voisins de Syrie, du Liban ou de Jordanie, qu’ils m’apprécient ou pas, j’en suis. On en est tous. Il n’est pas possible de revenir là dessus.

Mes réticences nationalistes ne changent rien à l’affaire. Française depuis toujours, je suis ainsi devenue israélienne en 2007 et depuis que j’ai appris que l’Espagne accordait la nationalité aux descendants de ceux qu’elle a virés en 1492, je me demande même si je ne vais pas aussi demander la nationalité espagnole.

Mais quel que soit à terme mon nombre de cartes d’identité et mon lieu de résidence, n’en déplaise aux intégristes de tous bords, je reste pour toujours française.

Je suis française de naissance, de coeur et d’esprit. De garrigue et de calanque. De mistral et de tramontane. De Bretagne et de Languedoc. De Corse et de Frioul. De Martinique et de Guadeloupe. De Montaigne et de Diderot. De Pagnol et de Saint-Ex. De Proust et de Zola. De Perec et de Cohen. De Desnos et de Camus. De Raiser, Gotlib et Goscinny. De Cabu et de Wolinski. Je pourrais continuer pendant des heures mais tout le monde, j’imagine, a bien compris l’idée.

Je suis française de souche.

Je ne sais pas bien ce que les gens entendent par ce terme galvaudé, mais moi, c’est littéralement que je le ressens. Profondément fichée en terre de France, ma souche provençale est la base immuable de mon arbre généalogique personnel, c’est d’elle que partent mes propres racines. Notre famille paternelle est française depuis 1915. Notre famille maternelle l’est techniquement depuis moins longtemps certes, mais notre mère a grandi au Maroc sous protectorat français et elle a étudié Molière à l’école de l’Alliance avant de passer le concours français des PTT. Sa mère Alice récitait du Victor Hugo au kilomètre et tous les bébés de la famille ont ingurgité leur floraline avec le Corbeau et le Renard de La Fontaine. On peut dire ce qu’on veut, moi, je trouve que la leçon vaut bien un fromage et que ça pose.

Je suis de souche, mais pas de n’importe quelle souche, de souche de figuier. Souche de pas n’importe quel figuier d’ailleurs, de figuier du Bengale comme celui de Mikve Israël, là où Charles Netter, au siècle dernier, décida derrière ses petites lunettes de geek que c’était une chouette bonne idée de faire fleurir le désert.

A Mikvé, parmi nombre d’arbres étonnants, on trouve cet extraordinaire banian qui à lui tout seul représente l’humanité dans ses errances et ses enracinements miraculeux. Planté il y a quelques 130 années en terre de Palestine ensablée, le banian de Mikvé a enfoncé ses racines comme il a pu, et quand il n’a pas pu les enfoncer, il les a libérées aériennes et les racines, comme des arabesques, se sont envolées et en s’entremêlant, elles ont donné naissance à de nouveaux troncs qui eux-mêmes se sont enracinés plus loin dans le sable et quand ils n’ont pas pu, se sont embrassés entre eux et ont formé de nouveaux troncs, qui eux-mêmes se sont enracinés avant de survoler l’espace en graphiques volutes et ainsi de suite jusqu’à former les arcades d’une extraordinaire cathédrale végétale, à l’ombre de laquelle tous les errants de passage viennent prendre une émouvante leçon de racine depuis que le pays existe.

On s’est bien fait un petit coup de Shoah à mi-siècle et j’ai eu droit aux copines qui ayant appris au catéchisme que les juifs avaient des cornes et une queue voulaient à toute force vérifier, mais je ne vois aucun rapport entre ça et ma souche ayurvédique. Quand ta maison est inondée, elle reste ta maison. Tu écopes, tu draines et tu attends que ça sèche. Nous, on a fait pareil. A chaque coup dur, on a géré et on a attendu que ça sèche.

Comme un brave petit ficus, c’est en tant que française que j’ai rhizomé de France en 2007. Sans aucune raison, vaseuse ou pas. Je suis partie par envie d’étirer mes racines. Parce que j’avais du Bellay en tête et que moi aussi comme Ulysse je voulais faire un beau voyage. J’avais à l’esprit les mots de ce pote qui avait ouvert une boutique d’art marocain derrière la place de la Comédie à Montpellier, la lumière dans ses yeux quand il m’avait dit en me servant mon petit verre de thé à la menthe, pourquoi veux-tu que Dieu ait fait le monde si vaste si c’est pour qu’on reste comme des idiots sans bouger chacun dans notre coin ?

Je suis partie par pur esprit d’aventure. D’ailleurs comme je l’ai dit à mes amis, je ne pars pas, j’ouvre une fenêtre. J’élargis l’horizon.

Voici 9 ans aujourd’hui que je vis en Israël et de l’avis général, je suis très sexy. Oui, parce qu’à 50 ans, mon accent et mon phrasé m’ont enfin donné ce que me refusait ma pudeur crétine. Israélienne en France, française en Israël, j’ai incontestablement élargi l’horizon et je ne me lasse pas d’expliquer à mes étudiants de l’Université ouverte qu’en apprenant le français, il vont s’ouvrir à la langue des romantiques et des poètes, à la langue des droits de l’homme.

Ce nigaud de Hollande n’en a aucune idée mais je suis un de ses plus fervents ambassadeurs…