Journal d’alyah… 3

Où l’on retrouve notre héroïne alors qu’elle arrive en taxi avec la belle Lisa, la kibbutnikit, au merkaz klita Beit Canada de Jérusalem qui n’a, comme on le verra, de canadien que le nom…

29 Juillet 2007… Jérusalem. Sa lumière. Le mercaz klita Beit Canada. Maison du Canada.

Centre d’intégration. Il y a juste un léger problème. Les chats y sont interdits.

Ma cousine Brigitte nous a rejointes. Elle parlemente, joint par téléphone une mémère à chats de sa connaissance.

Je verse une petite larme de découragement.

Tortoga page 17

C’est un truc que j’ai fini par apprendre il y a peu, très peu, au Mégaboul de Holon, ça ne s’invente pas.

Au milieu du pire du pire, comme par exemple une voiture en panne dans le parking d’un hypermarché, gênant un quelconque Pinhas, si possible, et à une heure de pointe, tant qu’à faire, après qu’on ait déversé son caddie archi plein, genre 1200 shekels, dans le coffre de la fameuse voiture dont la cinquième porte est bloquée et qu’on a donc rempli par la portière arrière, au cœur du pire, disais-je, l’arme la plus extraordinaire, c’est ça.

La petite larme. Il m’aura fallu attendre la ménopause, enfin presque, et 4000 km pour faire cette découverte essentielle que toute petite fille de 4 ans normalement constituée maîtrise déjà à fond la caisse. Nous en reparlerons.

Sylvina, la responsable du centre me pose la main sur le bras. Nous allons trouver une pension pour tes chats. Oui. 50 shekels par jour et par chat. 3000 shekels le mois.

Le salaire mensuel d’un professeur. Je sèche mes yeux d’un revers de main et m’empare du téléphone. J’appelle Bosmat. Elle règle le problème des chats en 3 mots. « Je les prends ».

– Et tu resteras mon amie ?

Elle rit.

Troublant de relire ça. Pour d’étranges raisons à priori non liées aux chats, Bosmat n’est pas restée mon amie…

Mais en attendant, avec Bosmat, j’ai gagné le respect de Sylvina qui glisse avec étonnement à Brigitte, « i boha, aval i mistaderet ». Oui, Sylvina, elle pleure, mais elle gère. Plus que tu ne l’imagines, même…

Car tu ne sais pas et mes enfants eux-mêmes ne sauront que beaucoup plus tard, sinon, cette histoire aurait fini aussitôt commencée par un sordide marricide, mes trésors n’ont donc pas su tout de suite que ma douce Jane m’avait proposé les clés de sa merveilleuse maison de Mevaseret, sur les hauteurs de Jérusalem.

« Vous y serez bien », a-t-elle dit, « au calme. »

Si le calme était mon but premier, je crois que ça se saurait… La merveilleuse maison, je ne l’approcherai donc pas car je ne ferai aucune concession à l’aventure et à l’authentique, et à ce niveau-là, c’est évident, avec Beit Canada, je ne pouvais tomber mieux…

30 Juillet 2007. Premier soir à Jérusalem. Je décide de rester seule au mercaz après avoir promis à ma tante Myriam de la rejoindre très vite à Natanya.

Pas un bruit dans la petite chambre.

Pas un souffle d’air non plus.

24 août.

Bizarre comme les événements s’estompent avec le temps. Enfin, non. Ils ne s’estompent pas, mais leur intérêt s’émousse.

La parenthèse du mercaz déjà se referme. Téouda Zéout est parti. Les A. sont enfin tous inscrits à l’école. Marianne, après avoir pleuré pendant des jours parce qu’Albert l’avait laissée seule à Jérusalem avec les six enfants, dix, neuf, huit, six, quatre, deux ans, s’il vous plaît, pour s’en aller résoudre les dernières tracasseries françaises, était au jardin hier soir.

Vraiment seule. Si elle avait été fumeuse, je pense qu’elle s’en serait grillée une petite.

– Alors, belle Marianne, tu peux enfin souffler cinq minutes ? Albert est avec les six ?

– Ce ne sont pas les enfants. Ils dorment. C’est Albert…

– Quoi ? Tu as pleuré après lui pendant des semaines et trois jours après son arrivée, tu en as déjà marre de lui ?

– Ce n’est pas si simple…

– Personne n’est à l’abri, alors…

– Il est dans ses livres et ne voit rien de ce qui se passe autour de lui. Il peut marcher dix fois sur un papier sans le ramasser.

Tous les mêmes, même les sages.

– Tiens, Marianne, bois un coup.

Je lui sers un verre d’eau fraîche et trinque avec elle.

– A nous !

Elle sort son téléphone.

– Attends. Je le préviens que je reste là. Au départ, j’allais juste descendre la poubelle.

– Marianne ! Leçon numéro 1. Quand on sort bouder un brin, on n’en profite pas pour descendre les poubelles !

Elle rit.

– Albert ?… Je suis avec mon amie Victoria… dont je t’ai parlé… Oui ? En bas. Je suis en bas, Albert. Je suis sortie.

Elle raccroche.

– Il ne s’est même pas rendu compte que j’étais descendue.

Dieu, mais que Marianne était jolie… Perruque ou pas, je pense que Marianne et moi allons devenir très amies.

Enfin… Nous le serions probablement devenues si je n’avais pas égaré son numéro de téléphone. J’en ai parlé dernièrement à ma cousine Sabine, j’ai exprimé le regret que j’en avais. Sabine a illico appelé les renseignements, comment s’appelle-t-elle, ta Marianne ? Et en 4 secondes, elle avait le numéro. Que j’ai illico reperdu, en enfouissant le nom de ma Marianne dans les tréfonds obscurs de mon cerveau tordu… Comme quoi…

Je n’en garde pas moins le fantasme de cette belle soirée que j’organiserai un jour, et qui réunira tous ces gens si lointains desquels nous avons été si proches, tous ceux qui ont partagé avec nous cette si intense tranche de vie et qui nous sont indéfectiblement liés.