L’Agence Juive chargée de l’organisation des départs des Juifs vers Israël, dirigée par l’ancien refuznik russe Nathan Sharansky, prépare un plan pour absorber 120.000 Juifs français en quatre ans, soit le quart de la population juive. Le chiffre avancé reflète une méconnaissance totale de la communauté française. C’est au mieux un vœu mais certainement une incohérence de croire que l’on peut passer de 4.000 immigrants à 30.000 immigrants par an, par un simple souhait.

Sharansky se croit au temps de l’URSS, ou aujourd’hui en Ukraine, lorsque les populations juives étaient martyrisées. La France n’est pas à feu et à sang; le gouvernement n’a émis aucune loi antisémite et la loi martiale n’a pas été décrétée.

S’il y a une certaine inquiétude, ou plutôt un questionnement sur leur avenir, aucune panique n’est visible sur le visage impassible de ceux qui «prenaient le risque» de se déplacer dans un quartier sensible et de fréquenter les restaurants bondés du 19ème à Paris durant ce week-end. Pour eux la vie continue.

Les fonctionnaires israéliens croient qu’ils seront entendus et que les Juifs français vont quitter en masse un pays qui ne les rejette pas sous prétexte que Naftali Bennett a prié dans une synagogue de Paris ou que le maire de Jérusalem a apporté sa caution morale. Manier la peur n’est pas une bonne méthode car elle peut être contre-productive.

Le fait d’impliquer trois ministres, le premier ministre, le ministre des finances et le ministre de l’immigration dans le projet de ramener «à la maison» les Juifs de France n’est pas la panacée et encore moins un gage de réussite. Il manque la volonté politique. En misant sur une alyah de peur, de nécessité ou d’urgence, on commet une erreur stratégique car nombreux sont ceux qui estiment encore que «la France est le lieu où coule le lait et le miel».

L’Agence Juive feint de confondre l’alyah noble par sionisme et par conviction avec l’alyah fiscale ou l’alyah préventive qui consiste à mettre un orteil en Israël et le reste du pied en France. Il ne faut pas se voiler la face que certains sont devenus israéliens en 2014 pour protéger leurs comptes bancaires occultes, pour s’acheter une résidence secondaire pour les vacances ou pour préparer une retraite au soleil.

Ceux-là arborent avec fierté leur carte d’identité israélienne mais continuent à séjourner en France parce la vie y est plus facile, plus sociale et mieux rémunérée qu’en Israël.

Il y a encore un grand écart entre les peurs et les craintes réelles que certains subissent et la volonté de quitter immédiatement le pays dans la hâte d’une fuite non organisée. Répéter à longueur de discours que les Français doivent venir s’installer en Israël relève de la méthode Coué plutôt que d’une volonté de leur faciliter la décision. Les mesures concrètes du gouvernement israélien doivent précéder tout appel à la fuite des Juifs français.

Certes, il s’agit de décisions purement matérielles mais elles sont indispensables pour compenser souvent une absence de conviction sioniste.

Réalite implacable

La réalité sur le terrain est implacable. La grande majorité des Français est constituée de familles modestes et ce ne sont pas les mesures ultra-libérales du gouvernement actuel qui les pousseront à faire le saut. Au contraire, ils risquent de rejoindre la cohorte des défavorisés. Il faut imposer des mesures «takhless», concrètes, pour aider à la transplantation toujours difficile.

Les habitants rencontrés de Sarcelles ou du 19ème de Paris, qui frôlent la quarantaine, l’âge difficile pour changer de vie, sont unanimes à expliquer que leurs moyens ne leur permettent pas d’envisager le saut avec des revenus ne dépassant pas 1.500 euros complétés par plusieurs aides sociales. Ils paient des loyers de 400 euros grâce aux aides locatives nationales alors qu’un loyer dans une banlieue israélienne ne peut être inférieur à 800 euros (4.000 shekels).

Ils occupent des emplois qui ne sont pas «exportables», imposant une conversion à des métiers plus adaptés aux besoins en Israël. Pour ceux qui n’ont pas de diplômes ou un métier commercial inadapté, les seuls métiers de manutentionnaires leur permettent de gagner 1.100 euros (5.000 shekels).

Ils disposent en France d’une voiture évaluée à 5.000 euros dont le montant est négligeable pour en acquérir une autre en Israël, même d’occasion au prix de 15.000 euros (70.000 shekels). La baisse de l’euro à 4,50 shekels a donné un coup de massue à ceux qui espéraient exploiter leurs économies ou vendre leur appartement pour en acheter un autre en Israël à un prix prohibitif ou à ceux qui espéraient vivre de leur retraite brutalement dévaluée de 10 à 20% en raison du taux de change parce que le gouvernement maintient un shekel fort.

Mesures radicales

Alors l’Agence Juive devra faire des efforts pour attirer les 120.000 Juifs de France. Il faut leur offrir à leur descente d’avion un logement décent avec un loyer de 430 euros (2.000 shekels) sans imposer obligatoirement un lieu de résidence dans les territoires pour satisfaire les intérêts d’une minorité active.

Cela doit rester un choix même s’ils sont nombreux ceux qui vantent la qualité de vie dans les Yshouvim.

Il faut totalement détaxer l’achat d’une voiture indispensable à une mobilité dans un nouvel emploi afin de disposer de prix identiques à l’Europe. Il faut détaxer les appareils ménagers indispensables à la vie de tous les jours : réfrigérateur, four, machine à laver.

Il faut immédiatement reconnaître la validité des diplômes délivrés par les universités françaises dont la qualité est reconnue mondialement avec, à la rigueur, un stage de conversion de trois à six mois. Il faut dispenser par avance en France des cours gratuits intensifs d’hébreu pour les candidats à l’Alyah pour gagner du temps sur la période d’intégration. Bref, il faut aider les candidats à un changement de vie pour leur permettre d’offrir à leurs enfants l’identité juive et la sécurité auquelles ils ont droit.

Il s’agit effectivement de mesures radicales à une volonté radicale de vider la France du quart de sa communauté juive. Nous sommes dans un rêve que les fonctionnaires israéliens sont incapables de partager parce qu’ils ne disposent pas des moyens financiers qu’un gouvernement libéral ne leur donne pas. Cessons de fustiger les autorités françaises qui ont prouvé ces temps-ci leur bonne volonté à assurer la sécurité des Juifs.

Un symptôme de la réalité française se retrouve dans les paroles de la compagne de Philippe Braham, l’un des quatre otages tués porte de Vincennes à Paris, à la télévision. Face à l’antisémitisme, Valérie Braham se décrit comme «angoissée, stressée», particulièrement pour ses enfants.

Elle n’est pas pour autant prête à quitter la France: «je ne veux pas fuir, mon mari est mort ici, je reste», assure-t-elle.

L’Alyah est un choix personnel.