L’Agence France Presse se fait une règle et une gloire de ne pas appeler un terroriste un terroriste. En réponse au rapport que lui a remis le Président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) concernant son traitement biaisé de l’actualité israélienne, l’Agence française déclare qu’elle est :

« tenue par ses règles rédactionnelles qui sont constantes depuis des décennies et s’appliquent à tous les conflits et situations. Elle ne recourt jamais au terme « terroriste » sauf lorsque il fait partie d’une citation. Aussi est-elle tenue de désigner un événement comme « qualifié de terroriste par la police » parce qu’elle refuse de prendre le mot à son compte».

L’AFP n’explique par l’origine de cette règle (est-elle si évidente ?), mais deux précautions peuvent justifier ce parti pris rédactionnel.

  • – Laisser plusieurs milliers de journalistes libres d’écrire ou non le mot « terroriste » au gré de leurs humeurs ou de leur appréciation personnelle d’une situation donnée peut générer une cacophonie perturbante pour le lecteur.
  • – Secundo, le mot « terroriste » est souvent utilisé par des Etats qui font eux-mêmes régner la terreur pour délégitimer l’action politique et syndicale de citoyens assez courageux pour défendre leurs droits civiques. L’AFP ne veut donc pas – et c’est tout à son honneur – cautionner un langage officiel mensonger.

Cette règle, «constante depuis des décennies », n’est toutefois plus adaptée. Tout d’abord parce que le terrorisme islamiste s’est mondialisé et quasi institutionnalisé au point d’en monopoliser la définition. Ensuite et surtout parce que l’AFP a remplacé « terroriste » par « activiste » et « terrorisme » par « activisme ». Ce qui aboutit à une cacophonie au moins égale à celle que l’on prétendait éviter. Qu’on en juge :

– « L’armée israélienne arrête 29 activistes du Hamas en Cisjordanie ». AFP – INT – 15/04/2015 10:14:03
– « Admirés et détestés, les activistes s’imposent à Wall Street ». AFP – ECO – 11/01/2015 15:57:20
– La direction de DuPont l’emporte face à l’investisseur activiste Nelson Peltz. AFP – ECO – 13/05/2015 15:38:07 – 1694 car.
– Angola: report du procès d’un activiste anti-corruption ; AFP – INT – 12/12/2014 13:48:27 – 1392 car.
– Une jeune activiste se rue sur Mario Draghi au siège de la BCE ; AFP – ECO – 15/04/2015 16:56:45 – 2861 car.-
– Arabie: peine de 15 ans confirmée en appel pour un activiste saoudien ; AFP – INT – 18/02/2015 11:20:18 – 1807 car.
– Extrême droite: le Conseil d’Etat confirme la dissolution de deux groupuscules ; AFP – FRA – 30/12/2014 15:45:03 – 3098 car. (Le mot activiste est dans le corps de la dépêche pour désigner des militants d’extrême droite.)
– ….etc

Traider de Wall Street, militant saoudien des droits de l’homme ou milicien de l’Etat Islamique… tout le monde est mis dans le même sac. L’« activiste » qui balance des confettis pour manifester son opposition à « la dictature de la Banque centrale européenne » et la Femen qui montre ses seins sont mises dans la même case mentale et politique que l’« activiste » de l’Etat Islamique qui décapite un confrère journaliste, saccage un musée ou met des femmes en esclavage.

Pour éviter un piège politique, l’AFP tombe dans le RIDICULE.

Lequel a un inconvénient grave c’est qu’il aboutit à une double falsification de l’information.
– Toutes les actions sanglantes destinées à terroriser une population deviennent des actes sociaux banalisés.
– L’assassin qui tue pour des motifs politiques ou religieux est réintégré dans la communauté des acteurs sociaux classiques. Il est en quelque sorte légitimé.

La tâche d’élaborer un nouveau vocabulaire est ardue. Mais des professionnels qui se sont donnés pour mission d’éclairer le citoyen s’honoreraient de mener une réflexion sur le sujet. Une réflexion d’autant plus utile qu’elle serait publique et ouverte à des non journalistes. Journalistes de terrain, chefs de desks, direction des agences de presse seraient ainsi obligés de clarifier leurs présupposés politiques – qui peuvent être ceux de monsieur tout le monde – et à les confronter à la critique.

Aujourd’hui, l’application mécanique d’une règle élaborée il y a cinquante ans génère des facilités de langage qui contribuent à l’opacité du monde.