Petit rappel des faits. Cette semaine, le quotidien Libération faisait état d’une affaire assez lamentable, et pour tout dire inquiétante dans le climat d’antisémitisme actuel.

Un professeur d’histoire de l’art de l’université de Tel-Aviv, Sefy (Joseph) Hendler, avait décidé d’organiser pour une douzaine de ses étudiants un voyage en France comportant notamment la visite du musée du Louvre et de la Sainte-Chapelle. Pour préparer ces visites, il a pris contact avec la direction de ces deux prestigieux centres d’intérêt.

Or, à sa grande surprise, il reçoit de ces deux institutions une réponse négative sans aucune proposition d’alternative pour les jours de visite. Intrigué, le professeur Hendler décide de réitérer sa demande, mais cette fois au nom de deux instituts fictifs : un prétendu « Institut de l’art à Florence » et un imaginaire « Abu Dhabi Art History College ». Et là, surprise, il reçoit deux réponses positives !

N’entendant pas en rester là, le professeur s’adresse tout naturellement au Président des Amis français de l’université de Tel-Aviv, notre ami M. François Heilbronn, par ailleurs professeur à Sciences-Po Paris.

Celui-ci constitue rapidement un dossier qu’il adresse au président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez, ainsi qu’au centre des monuments nationaux dirigé par Philippe Bélaval. Dans la foulée, il adresse aussi ce dossier à la ministre de la Culture, Fleur Pellerin.

La direction du Louvre fait valoir un dysfonctionnement du système de réservation automatisée !… Quant à la Sainte-Chapelle (non automatisée), ses responsables déplorent le manque de « rigueur et de professionnalisme » du système de réservation ! Bonjour l’ambiance ! De surcroît ils n’y voient aucun signe de discrimination à l’égard des étudiants israéliens du professeur Hendler.

On a depuis appris que la visite de ces derniers aura bien lieu au Louvre et à la Sainte-Chapelle fin juin !

Selon François Heilbronn, l’incident n’est pas clos pour autant, et l’affaire ne fait que commencer. Il n’est en effet pas décidé à en rester là car il considère, à juste titre, qu’on ne peut se satisfaire des explications vaseuses autant qu’évasives fournies par les administrations, lesquelles, bien entendu, ne tiennent aucun compte du fait que les deux demandes fictives de Sefy Hendler, traitées par les mêmes systèmes automatisés de réservation, avaient reçu une réponse positive !

François Heilbronn ne désarme pas et saisit le Préfet d’Île-de-France, Jean-François Carenco, qui décide à son tour d’ouvrir une enquête devant le Parquet de Paris pour faits de discrimination. S’ils sont avérés, la loi française prévoit des sanctions, et elles seront appliquées. On comprend que l’université de Tel-Aviv ait exprimé sa reconnaissance au Président de ses amis français.

Dans quelle société vivons-nous, 70 ans après les lois anti-juives de Vichy, le port de l’étoile jaune, les arrestations, les rafles, les déportations ?

Bien sûr, nous savons que la République nous protège comme elle protège tous ses citoyens. Un arsenal législatif sans précédent devrait en principe rendre impossible le retour de l’antisémitisme. Et de fait, le rapport 2014 du SPCJ (Service de Protection de la Communauté Juive créé au lendemain de l’attentat de Copernic du 3 octobre 1980), s’il rapporte un nombre croissant d’actes ou de propos antisémites en France, les accompagne des condamnations obtenues contre leurs auteurs.

Mais il n’en reste pas moins que les démonstrations de racisme et d’antisémitisme, les profanations en tout genre sont en perpétuelle augmentation bien qu’elles soient de plus en plus réprimées. La tolérance zéro des pouvoirs publics, si elle ne fait que légiférer, ne sera pas suffisante. On ne répètera jamais assez que c’est l’éducation des jeunes qui est primordiale dans ce domaine. Le « tout répressif » ne remplacera jamais l’effort éducatif. On attribue à Victor Hugo ce mot : « Ouvrez une école, vous fermerez une prison ».

Il faudrait vraiment, avant qu’il ne soit trop tard, reprendre en main l’éducation des jeunes générations. Revenir, même si ça peut paraître obsolète ou ringard, à l’enseignement de la morale en tant que telle, à la valorisation du civisme, à la connaissance et au respect des religions, à la beauté des valeurs familiales, de l’amour, de l’amitié, au discernement du bien et du mal, de l’essentiel et de l’accessoire, à la conscience de la souffrance de son prochain, de ses besoins, de ses attentes, à une autre image de l’Histoire que celle des batailles, des victoires, des défaites, à une meilleure connaissance du tissu social, des enjeux de certains choix, du sort de la planète et de ses habitants, à l’éveil des sens en direction des arts et de la nature.

Alors, peut-être, pourrait-on imaginer que des réactions de rejet, de discrimination, de mauvaise foi, de שנאת חנם (sine’at hinam), haine gratuite n’auraient plus lieu d’être ? Au fait, est-ce que ça ne s’appelle pas l’ère messianique ? Et ne dit-on pas que les actes d’un seul homme peuvent contribuer à éloigner ou à rapprocher ces temps espérés ?