Un office de Shaharith de semaine à Jérusalem, ce 18 novembre 2014, 25 heshvane 5775. Il est tôt. Plusieurs des fidèles qui sont venus prier dans la synagogue de Kehilat Bnei-Torah à Har-Nof (Jérusalem-Ouest) iront ensuite à leur travail.

C’est un moment privilégié pour l’homme juif qui s’enveloppe de son taleth et revêt les tefilines ; un moment de ferveur et de sérénité avant de retourner vers le monde profane.

Les quelque vingt-cinq hommes sont parvenus à ce sommet de l’office que représente la Amida silencieuse, les dix-neuf bénédictions adressées trois fois par jour à l’Eternel par les enfants de Son peuple, Israël.

Dans une ou deux minutes, l’officiant va reprendre à voix haute la prière. Les fidèles entonneront, en se haussant sur la pointe des pieds comme pour se rapprocher du ciel, la kedousha, la sanctification de Dieu : « Saint, saint, saint est l’Eternel Sebaoth ; la terre est emplie de Sa gloire ! »

C’est alors que l’enfer éclate au milieu de cette assemblée orante. Deux hommes armés de haches, de poignards et de pistolets se livrent à un véritable massacre.

Voici comment l’un des fidèles, Yossef Alfassi, a décrit la scène : « Nous étions environ vingt-cinq dans la salle, revêtus de notre talit. Il y avait également des enfants. Lorsque l’un des tueurs a ouvert le feu, j’ai imploré le Tout-Puissant d’épargner ma vie et Lui ai demandé pardon pour tout ce que j’ai pu faire de mal. Il y avait du sang partout : sur les objets du culte, sur les livres de prière. C’était une boucherie. Elle n’a duré que quelques minutes, mais j’ai eu l’impression que c’étaient des heures ». Quatre hommes meurent immédiatement. Le cinquième, un policier druze qui a tenté d’arrêter les meurtriers, mourra quelques heures plus tard.

Et voilà, la tragédie, une fois de plus, a fondu sur Jérusalem, Yéroushalayim, la ville sainte pour tous les croyants de l’humanité. Des hommes se réclamant d’Allah ont semé la mort au sein d’une communauté juive en prière.

Comme d’habitude, la communauté internationale (qui n’est qu’une vue de l’esprit) a condamné fermement, tout en rappelant à Israël qu’il faut trouver une solution au conflit qui l’oppose aux Palestiniens, c’est-à-dire à un peuple dirigé par une organisation terroriste qui prône sa disparition.

Comme d’habitude, les médias ont diversement rapporté les événements, parlant parfois de 7 morts, c’est-à-dire incluant parmi les victimes de ce nouvel attentat les deux assassins !

Les victimes ont été enterrées dignement l’après-midi même du drame, tandis qu’en Jordanie, des feux d’artifice saluaient cet « exploit » de deux « martyrs », et qu’à Gaza on distribuait aux enfants des bonbons en ce jour de liesse.

Ce sont les obsèques du jeune Zidan Saïf, ce policier druze tué en voulant intervenir, qui ont attiré le plus de foule et donné l’occasion d’une célébration œcuménique rassemblant des Musulmans, des Druzes (islam hétérodoxe), des Orthodoxes, des Catholiques, des Anglicans et des Juifs.

Le policier – qui appartenait à cette forte minorité druze loyale à Israël et qui compte 118 000 personnes – avait une petite fille de cinq mois.

Le président de l’État d’Israël, Reuven Rivlin, y a prononcé un discours dans lequel il a notamment dit : « Il est arrivé en premier, et s’est levé contre les terroristes sans crainte ; il s’est sacrifié pour protéger les citoyens de Jérusalem. Que devrons-nous dire à une petite fille de cinq mois, qui ne connaîtra jamais son père, qui grandira orpheline ? Nous lui dirons que son père était un héros. »

Que faire ? Apparemment pas grand-chose. L’État d’Israël va raser les maisons des terroristes. Il ne rendra pas leurs corps à leur famille, sans doute pour ne pas fournir l’occasion de démonstrations populaires. Et ensuite ?

Des frappes sur Gaza (d’où l’on sait bien que sont formés et encouragés les assassins) ?

L’expérience de cet été ne devrait pas y inciter les dirigeants israéliens. En vérité, à part les traditionnels « faut qu’on », « y’a qu’à » énoncés doctement par ceux qui sont loin du conflit, les solutions sont presqu’inexistantes dans la configuration actuelle du Moyen-Orient.

Je me garderai bien d’émettre un avis, n’étant ni politologue, ni géopoliticien, ni partie prenante au problème, hormis une empathie illimitée pour l’Etat d’Israël et une certaine pitié pour ceux des Palestiniens qui subissent l’emprise du Hamas ou du Hesbollah.

En revanche, en tant que rabbin, je ne peux m’empêcher de constater la coïncidence entre la parasha Toledoth que nous lisons cette semaine et la tuerie de Har Nof. Dans cette parasha, on assiste à la manière dédaigneuse dont Esaü cède son droit d’aînesse à son frère jumeau Jacob.

Plus tard, lorsqu’Isaac – vieux et aveugle – voudra bénir celui qu’il croit encore son aîné, Esaü, et que Jacob, sur les conseils de sa mère, se recouvrira d’une toison pour imiter la pilosité abondante de son frère, le vieillard, en touchant les bras de Jacob, s’écriera : (Genèse 27:22) הקול קול יעקוב והידיים ידי עשיו « La voix, c’est celle de Jacob, mais les mains sont celles d’Esaü ! »

D’où le midrash déduira qu’au terme du conflit historique entre Jacob/Israël et Esaü/Edom, ce sera la voix de la prière de Jacob qui l’emportera sur le bras armé d’Esaü, mais qu’en attendant, c’est malheureusement l’inverse qui se produit.

Mardi matin, à Jérusalem, c’est bien la voix de Jacob en prière qui a été étouffée dans le sang par la main armée d’Esaü, celui-là même qui avait épousé Mahlat, fille d’Ismaël ! Que faire donc ?

Prier pour que le Saint-béni-soit-Il décille les yeux des adversaires d’aujourd’hui afin qu’ils unissent leurs forces et leurs ressources morales, intellectuelles, humaines, pour que les descendants de Jacob et ceux d’Ismaël construisent enfin une géographie messianique.

Shabbath Shalom, à tous et à chacun. Bien amicalement,

Daniel Farhi.