La semaine qui s’achève a encore apporté avec elle son lot de morts, de violences, de souffrances, et ce alors que Juifs et Chrétiens à l’unisson s’apprêtent à célébrer à partir de samedi soir Hanouccah et Noël, fêtes de lumière et d’espérance.

Et de nouveau, d’Alep à Berlin, d’Ankara à Kinshasa, nos écrans de télévision nous ont donné à voir des scènes de carnages, d’exils, d’attentats, de révoltes.

Ces images seront à ajouter aux milliers d’autres gravées dans notre mémoire récente. Et nous de dire : jusques à quand, mon Dieu ? Et nous de crier notre impuissance et notre désespérance. Et nous de nous révolter ou de nous résigner sans qu’aucune de ces deux réactions apporte quelque réconfort que ce soit.

Mais par-dessus tout, ce qui est insupportable, ce sont les dérives sémantiques auxquelles les rapports des médias donnent lieu. Je pense en particulier à cette expression employée si couramment pour qualifier les événements au cours desquels des victimes (forcément innocentes !) trouvent une mort sanglante et spectaculaire.

Sans retenue aucune, voilà ces hommes, ces femmes, ces enfants exhibant soudain au grand jour leurs tripes et boyaux. Et que nous dit la voix off qui accompagne ce lamentable spectacle ? « Une fois encore, la violence aveugle a frappé ».

Non, Madame, Monsieur la (le) journaliste ! Mille fois non ! Ce n’est pas une violence « aveugle » qui a frappé à nouveau. Cette violence est parfaitement ciblée, préméditée, préparée pour faire le plus de mal possible. Elle est tout sauf aveugle. Elle est le résultat du travail patient et souterrain de cellules terroristes qui s’y préparent longtemps à l’avance. Lorsque, par chance (et vigilance), un attentat est déjoué, ses auteurs ne se découragent pas et reprennent leur « travail » pour mieux réussir la prochaine fois. – Rappelons-nous ce qu’écrivait le midrash il y a près de vingt siècles : « Des voleurs, nous pouvons apprendre au moins quatre choses : ils sont travailleurs, patients, solidaires et courageux ».

Qu’on nous fasse donc grâce de ce qu’Albert Camus appelait « mal nommer les choses ».

La violence et le crime – individuels ou collectifs – ne sont pas des fatalités. Ils ne sont pas le fait d’aveugles, mais bien au contraire d’individus à la vision particulièrement acérée, animés d’une volonté destructrice qui ne doit rien au hasard. Pas davantage, ne faut-il chercher des causes psychiatriques aux actes des terroristes comme on est trop souvent tenté de le faire.

C’est là le raisonnement d’hommes sains que d’attribuer des dérèglements psychiques aux auteurs des carnages dont je parlais plus haut. Les enquêtes policières démontrent, au contraire, que l’élaboration des projets criminels exige une forte dose de lucidité, de sang-froid, de prévoyance, autant de qualités qu’on ne saurait trouver chez des fous. Il m’intéresse peu de savoir si tel criminel a connu une enfance malheureuse, lui qui va priver d’enfance et de jeunesse ses victimes dont le seul crime aura été de se trouver sur son chemin au mauvais moment, mais hélas au bon endroit. Lui qui va plonger dans la douleur les vies des familles au deuil impossible.

J’évoquais en commençant les fêtes de Hanoucca et de Noël. L’une et l’autre nous disent une espérance inextinguible. Hanoucca commémore les hauts faits de Judah Macchabée et de ses compagnons d’armes lorsqu’ils reprirent à un pouvoir grec devenu tyrannique le Temple de Jérusalem souillé par des abominations. Ils se battirent vaillamment et ré-inaugurèrent le Temple rendu au culte du vrai Dieu.

C’était en 165 avant l’ère chrétienne. Et pourtant le Talmud, lorsqu’il va évoquer la fête de Hanoucca (inauguration), ne fera aucune allusion au succès militaire des Macchabées, mais uniquement au miracle de la fiole d’huile sainte retrouvée et qui permit d’illuminer le grand chandelier du Temple les huit jours nécessaires à la confection d’une nouvelle huile.

Pourquoi ce silence sur une victoire militaire considérable ?

Sans doute pour ne pas permettre à la violence de prendre le pas sur la spiritualité à laquelle nous convie la fête de Hanoucca. – Et Noël, que nous dit cette fête ? Elle commémore la naissance d’un petit enfant juif au cœur des persécutions du roi Hérode.

Jésus incarne, à travers la figure d’un nourrisson né dans des conditions très modestes, la pureté et l’innocence. C’est l’enfant que toute mère veut protéger. Son destin sera exceptionnel puisqu’il bouleversera les bases du pouvoir des Sadducéens et inquiètera l’occupant romain de la Judée  au point de le faire crucifier.

La suite, nous la connaissons : c’est la naissance d’une autre grande religion monothéiste s’enracinant dans le judaïsme et entretenant avec lui des relations souvent difficiles, voire dramatiques. Aujourd’hui, dans le monde entier, Noël est le symbole de l’enfance et de l’espérance.

Le fait qu’un terroriste s’en soit pris à un marché de Noël à Berlin n’est pas innocent. C’est une façon de tuer et l’enfance, et l’espérance dont elle est porteuse. – Il est bon que les Juifs disent à leurs frères chrétiens leur solidarité en ces heures douloureuses. Puissent nos deux fêtes unies et réunies apporter la lumière à l’humanité entière !

Shabbath shalom  à tous et à chacun ! Bonnes fêtes de Hanoucca et de Noël ! Daniel Farhi.

Allumage de la Hanoukia.

Allumage de la Hanoukia.

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