En traduisant l’oeuvre poétique de Rachel Bluwstein, connue en Israël sous son seul prénom de Rahel, le poète Bernard Grasset a permis au public francophone de découvrir l’une des voix les plus importantes des lettres israéliennes au 20e siècle.

Rahel, poétesse de la Deuxième Alyah, est l’auteur d’une oeuvre qui continue d’être lue, chantée et étudiée, près de 80 ans après sa mort tragique, à l’âge de 41 ans. Il restait à raconter la vie de cette femme qui a consacré sa vie à la construction de sa nouvelle patrie et à l’écriture.

C’est chose faite, grâce à Martine Gozlan, rédactrice en chef à Marianne à qui on doit déjà une biographie de Hannah Senesh, elle aussi poétesse et héroïne nationale d’Israël, parachutée derrière les lignes ennemies en 1944 et exécutée par les nazis. Son livre, court et dense, se lit comme un roman, tant la vie de Rahel est, à son image, aventureuse et passionnante. Montée en Israël à l’âge de 19 ans, elle repart étudier l’agronomie en France, à Toulouse, ville universitaire qui abrite alors une importante colonie d’étudiants russes.

Revenue en Eretz-Israël après la guerre, elle se joint à la kvoutsa (futur kibboutz) de Degania où elle ne reste que quelques mois, atteinte de tuberculose. C’est dans la dernière période de sa vie, rongée par la maladie qui l’emportera, qu’elle écrit son oeuvre poétique, marquée par des sources d’inspiration diverses : l’illumination du Kinneret, où elle a vécu ses années les plus sereines ; la solitude subie / choisie (Solitude d’une vie blessée*) et la maladie, l’amour de ses multiples compagnons, dont aucun n’a lié son destin au sien.

L’auteur montre bien comment la vocation littéraire de Rahel la conduit à renoncer au bonheur terrestre, pour choisir un destin d’ascétique isolement, parfois imposé par la maladie, mais souvent choisi comme une “solitude sacrée”.

A travers les pages de cette biographie apparaissent les personnages des hommes qui ont croisé la vie de Rahel et sont tombés sous son charme : A.D. Gordon, le philosophe tolstoïen de la Deuxième Alyah, Haïm Nahman Bialik, le “poète national” de la renaissance juive ou Zalman Shazar, futur président d’Israël, et d’autres encore.

Dans les dernières pages de son beau livre, Martine Gozlan développe son idée d’un “sionisme onirique” et d’un Israël rêvé, celui des écrivains en général, et de Rahel en particulier, qui serait plus élevé et plus beau que l’Israël d’aujourd’hui, marqué par la guerre et par la violence.

Mais en réalité, Israël n’a jamais cessé de rêver ! (1) Il rêvait à l’époque de Rahel et des pionniers de la Deuxième Alyah, et il continue de rêver aujourd’hui, alors que d’autres ‘haloutsim continuent l’oeuvre pionnière en Judée-Samarie ou dans le Néguev.

Il faut saluer le travail utile accompli par Martine Gozlan, qui permettra au lecteur francophone de découvrir la figure attachante de Rahel, femme de lettres et de passions.

1 – Le thème du sionisme onirique est également présent dans mon prochain livre, Israël, le rêve inachevé, qui paraîtra en novembre aux éditions de Paris, et dont un chapitre est consacré à Rahel.

* Extrait du poème A travers la maladie, 1925. Regain, éditions Arfuyen 2006.