Voici qu’après l’Egypte, qui a commandé 24 Rafale en février, et l’Inde, qui en a commandé 36 en avril, le Qatar vient de décider d’acheter 24 appareils pour un montant total de 6,3 milliards d’euros.

Cette nouvelle vente est un nouveau signe du succès, certes tardif mais mérité, de l’appareil présenté comme le fleuron du Groupe Dassault.
Car même s’il est déjà « ancien » (sa conception initiale date des années 1990) le Rafale reste à la pointe de la technologie et est toujours considéré par les spécialistes comme un des meilleurs avions de combat actuels.

Il est important de rappeler que notamment lors des derniers grands exercices militaires aériens (comme le Red Flag aux Etats-Unis) qui opposent entre eux des appareils des nations alliées, le Rafale a toujours tenu la dragée haute à des chasseurs ultra-modernes comme le F22 Raptor américain.

Polyvalent, il a par ailleurs depuis, en opérations, démontré son efficacité ces dernières années en Afghanistan, en Libye, au Mali et aujourd’hui en Irak. Son prix reste d’ailleurs très élevé mais à présent quasi égal à celui des avions de chasse de nouvelle génération comme par exemple encore les F35 et F22 américains. Alors pour un prix similaire, le Rafale permet aux pays qui en deviennent acquéreurs de diversifier aussi leurs fournisseurs.

Ce nouveau succès à l’exportation pour Dassault va l’être aussi pour toutes les entreprises sous-traitantes. Au niveau national, le Rafale représente 7 000 emplois. D’autant plus que d’autres contrats vont sûrement suivre. Il y a d’abord la formation d’une trentaine de pilotes et d’une centaine de mécaniciens qataris dont le coût ne fait pas partie des 6,3 milliards d’euros du contrat. Il y a aussi tout l’armement du Rafale comme le futur missile air-air Météor.

Mais il est question aussi de futurs achats par l’émirat d’hélicoptères de combat et de transport, de véhicules blindés Aravis (1) ou encore des corvettes Gowind (2). Enfin, le missilier MBDA a de bonnes chances d’équiper les forces armées qataries dans le domaine de la défense anti-aérienne.

Mais au-delà de la bonne nouvelle en ces temps de crise économique, nous sommes en droit de nous poser quelques questions.

D’abord, pourquoi le Qatar a choisi le Rafale français ?

Le petit émirat envisage l’achat des Rafale pour renouveler ses avions de combat vieillissants notamment sa dizaine de Mirage 2000. Surtout que les tensions régionales sont de plus en plus fortes. Il lui faut aussi « impressionner » ses principaux rivaux dans la zone, à savoir l’Arabie saoudite mais aussi et surtout l’Iran qui est, après Israël, la seconde puissance conventionnelle de la région et qui se trouve très proche géographiquement (dans le Golfe persique, les côtes iraniennes sont à à peine plus de 200 Km des côtes qataries).

Le Qatar utilisera peut-être ces appareils dans de futures coalitions sunnites (comme au Yémen aujourd’hui) mais il semble certain qu’il ne se hasardera jamais à utiliser seul la force.

Les Rafale qataris seront plus dissuasifs qu’autre chose. Mais clairement ce ne seront pas les 24 Rafale qataris qui empêcheront un éventuel raid aérien ou des missiles iraniens de frapper Doha.

Ensuite, y a-t-il d’autres raisons qui ont motivé le choix de Doha ?

Les ventes d’armes entre États ont toujours une connotation géopolitique voire tout simplement politique. L’acquisition des Rafale a ainsi une dimension à la fois symbolique et surtout politique comme lorsque l’Égypte de Sissi a signé avec la France il y a quelques mois un contrat de 5 milliards d’euros d’armes et d’équipements dont les fameux 24 Rafale.

Ainsi, Sissi, en bon pragmatique et sachant que la diplomatie française est écartelée entre les grands principes et le grand business, avait choisi l’avion français, à la surprise de tous et en un temps record, pour « acheter » en quelque sorte le silence et pourquoi pas l’appui (ou du moins la collaboration) de Paris dans ses affaires intérieures (lutte contre le terrorisme). En effet, le président égyptien possédait déjà le soutien diplomatique des quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU à savoir les USA, la Russie, la Chine et le Royaume Uni.

Le président Sissi a donc été perspicace : Avec le très bon contrat signé avec la France, les accusations et les condamnations officielles de certains responsables français, toujours enclins aux grandes déclarations iréniques sur les Droits de l’homme (notamment sur la répression brutale du nouveau régime égyptien envers les Frères musulmans et les opposants politiques issus du Printemps du Nil) se sont depuis faites beaucoup plus discrètes.

Pour le Qatar dont la stratégie régionale est un fiasco depuis quatre ans, il s’agit aussi de revenir dans les faveurs de Paris.

En effet, après les attentats de janvier dernier, les questions notamment sur le financement occulte du terrorisme par Doha ont refait surface et de nombreuses voix en France se sont levées pour remettre en cause les relations jugées trop étroites et trop dangereuses pour certains, entre Paris et Doha.

D’autant plus que depuis l’arrivée en 2012 de François Hollande et des socialistes au pouvoir, ces derniers ont dès lors été de plus en plus réservés quant à la politique catastrophique du Qatar (soutien des Frères musulmans en Égypte et des milices djihadistes au Mali mais aussi en Syrie, en Irak et en Libye…).

Aussi, malgré ses positions encore souvent alignées sur celles de Doha, notamment en Syrie, la France s’était quelque peu détournée de son « allié » devenu encombrant et considéré comme peu fiable, pour alors se tourner de plus en plus vers l’Arabie saoudite (et vers l’Égypte avec justement la vente du Rafale), grand rival de ce même Qatar.

Le problème de la France, ce qui est très grave pour ses propres intérêts géopolitiques, c’est qu’elle n’a toujours pas de politique claire et sérieuse en Méditerranée et encore moins au Moyen-Orient, à l’inverse par exemple de la Russie (ce qui d’ailleurs ne l’empêche pas elle aussi de faire de bonnes affaires).

Avec une diplomatie de l’émotionnel, négligeant les intérêts sécuritaires de la France, il a été constaté des erreurs d’analyses et des positions désastreuses sur les évènements qui ont touché le monde arabe depuis quatre ans.

C’est d’ailleurs à cause de cette même diplomatie de l’émotionnel (les évènements en Ukraine) qu’a été provoquée l’annulation de la vente des Mistral (3) à la Russie.

Mais apparemment les grands principes s’effacent face au Qatar. Pourquoi ce deux poids, deux mesures de la diplomatie française avec cette monarchie autoritaire dont on connaît pourtant, par exemple, le traitement humiliant et misérable de ses travailleurs immigrés dans l’émirat ?

D’autant plus que cette vente des Rafale au Qatar et que cette « diplomatie économique », risque de voir, une nouvelle fois, les dirigeants français fermer les yeux sur certains dossiers cruciaux et sensibles auxquels la France est confrontée comme en premier lieu, le financement du terrorisme international ou encore le financement par Doha, de certaines associations douteuses et la confortation d’obscurs organismes sur le territoire français.

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(1) L’Aravis est un véhicule de transport de troupes français tout-terrain à quatre roues motrices, conçu et fabriqué en France par Nexter Systems.

(2) Classe de corvettes à vocation littorale ou de patrouilleur hauturier, développée par le groupe industriel français spécialisé dans l’industrie navale militaire, DCNS. Les principales missions des Gowind sont la surveillance et la souveraineté, la contre-piraterie ou la lutte ASM.

(3) La classe Mistral est un type de porte-hélicoptères d’assaut de la Marine nationale française faisant partie des bâtiments de projection et de commandement.