Mon ami a grandi comme moi en banlieue chic. Il a fini le lycée, puis ses études supérieures. Il habite rive gauche, travaille, lit la presse, s’intéresse beaucoup à l’actualité, au Proche-Orient.

Mon ami est un ami d’enfance. On s’est rencontrés à la maternelle et on ne s’est plus quittés. On cherchait les œufs de Pâques tous les ans dans son jardin. On laissait nos mères s’engueuler pendant qu’on jouait à cache-cache. Il m’obligeait à faire monter la balançoire 20 fois trop haut et je le laissais faire.

Mon ami ne croit pas au 11 septembre. Il a vu les vidéos et, pour lui, c’est un fait: les tours ont été bombardées de l’intérieur, les 4 attaques sont une mise en scène de la CIA. Et pourquoi donc, je me hasarde à demander, l’Agence du renseignement américain aurait-elle massacré 2973 de ses innocents compatriotes ? Ben tiens, pour le pétrole irakien !

Mon ami n’est pas seul. 58 % des Français auraient des doutes sur le 9/11, bien que les paramètres pour avancer ce chiffre soient contestés. Disons pour aller vite qu’un nombre respectable d’Occidentaux partagent son avis, et ne se privent pas de le dire. On se souvient par exemple de Marion Cotillard, qui avait failli y laisser son Oscar.

Souvent, d’ailleurs, ces dubitatifs partagent d’autres suspicions, d’autres dégoûts. L’impérialisme américain, l’arrogance occidentale, les multinationales, tous des pourris. Et surtout : le terrorisme islamiste ? Une réaction à l’oppression. Des années d’humiliations, de colonialisme et de suprématie blanche. La violence nourrit la violence ! C’est ainsi, c’est compréhensible et c’est nous les Blancs, les affreux, les riches, les racistes, c’est nous les coupables.

C’est ma faute, c’est ma faute, ma très grande faute…

Mon ami me dit : « Islam, ça veut dire paix ». « C’est une religion de tolérance ». On monte dans le RER. Je m’assois face à lui, un millier de questions au bout des lèvres.

Mon ami s’intéresse aux religions et en sait d’avantage que la moyenne des gens. Mais sa science reste très limitée. Il n’a pas lu le Coran. Il ne parle pas arabe. Il n’a jamais mis les pieds dans un pays musulman. Il ne connaît de l’islam que ce qu’on en dit.

Et pourtant, il est prêt à jurer qu’Al-Qaïda n’a pas tué ces 2973 Américains par haine des infidèles et de l’Occident. D’ailleurs quelle haine ? Au fond, pour lui, les autres attentats pour lesquels on n’a pas encore inventé de théorie du complot ont été commis en représailles, par colère, dans un élan brut de réaction. Un élan spontané, humain. Il ne justifie pas, bien sûr, il imiterait encore moins, mais c’est quelque part acceptable pour lui. Cet Islamiste d’Arabie Saoudite, il est capable de s’identifier à lui.

En revanche, il a grandi dans la foi chrétienne, il parle anglais, il connaît les codes de sa civilisation, sa morale et sa mentalité; il sait que l’injure raciste et l’incitation à la haine y sont interdits par la loi,  il sait que les droits de la personne et les libertés individuelles y ont été inventées, il sait que les minorités y sont protégées comme nulle part ailleurs au monde.

Et pourtant, les agents de la CIA, la Maison-Blanche, ces Américains qui ont grandi en écoutant la même musique et en allant à la même Église que lui, il ne semble éprouver aucune difficulté à les imaginer complotant des années durant, dans l’ombre; à les imaginer capables d’assassiner froidement des milliers de civils par pur appât du gain. Ce qui, réfléchissons-y un instant, supposerait une mise en scène machiavélique, des mensonges éhontés et sans doute une des plus grosses campagne de manipulation jamais conçues. Et tout cela pour quoi ? Pour mettre la main sur le pétrole, l’indispensable pétrole dont il ne devrait rester plus rien à l’horizon 2050…

C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute…

Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ? Pour que mon ami, prêt à jurer de l’innocence d’un Musulman saoudien dont il ne sait presque rien, fasse aussi négligemment le procès d’un Chrétien américain dont il sait pourtant tout ?

Que s’est-il passé pour qu’il ne perçoive plus sa propre culture comme gardienne de l’ordre moral  ? Pour qu’il soupçonne les siens du pire et absolve les autres aussi facilement, comme les deux pendants d’une même médaille?  Que s’est-il passé pour que mon ami refuse aussi obstinément de voir le mal ailleurs qu’en lui-même, et par extension, en ses compagnons de civilisation ?

Là aussi, mon ami n’est pas seul. Mardi, le Monde rapportait le calvaire d’une jeune femme, enceinte à la suite d’un viol, que les médecins ont obligés à accoucher au lieu de se faire avorter comme elle le demandait en Irlande. Commentaire d’un internaute : « L’obscurantisme et la dictature catholique existent encore malheureusement. Quand je pense qu’on  »raconte » que la civilisation chrétienne est supérieure à l’Islam… pauvre Europe ! ».

Pauvre Europe, en effet. Si fautive, si culpabilisée et si post-moderne qu’un chat ne s’y appelle plus un chat, ni un terroriste un terroriste. Pauvre Europe et pauvres de nous.