Dan Margalit, journaliste et commentateur avisé de la vie politique israélienne, réputé pour le sérieux et la modération de son propos, a évoqué vendredi matin dans les colonnes d’Israël Hayom une hypothèse intéressante pour expliquer la soudaine décision d’Amos Oz de boycotter les événements organisés par l’Etat d’Israël à l’étranger.

Selon Margalit, Oz pourrait secrètement espérer que son “boycott implicite améliorerait ses chances de remporter le Prix Nobel (de littérature)”, décision appartenant aux “Scandinaves, dont l’hostilité envers Israël dépasse encore celle des autres pays européens”.

Je ne sais pas si la décision d’Amos Oz renforcera ses chances de remporter le Prix Nobel, mais cette hypothèse assez plausible rejoint l’analyse que j’avais faite il y a quelques années au sujet des écrivains israéliens comme David Grossman et de leurs relations avec l’Europe.

J’évoquais le cas d’autres écrivains israéliens qui ont reçu des prix en Europe, et notamment en Allemagne, comme Amos Oz, titulaire du Prix Goethe.

On peut y voir une simple marque d’estime et de reconnaissance pour leur talent d’écrivain. Mais ce serait une erreur à mon avis. Car ces prix prestigieux, parfois dotés de montants considérables, créent des liens de dépendance et d’allégeance entre les écrivains israéliens et les pays européens, connus pour leur hostilité à la politique israélienne.

On peut se demander si les prises de position d’Amos Oz ou de David Grossman ne sont pas en définitive la contrepartie, ou le tribut versé par ceux-ci, pour « mériter » les prix reçus en Europe.

Car les dons reçus, en tant que prix, richement dotés, de la Fondation Günter Grass et d’autres organismes allemands, sont des dons à titre onéreux : le prix à payer, pour David Grossman comme pour les autres écrivains-pacifistes adulés des médias européens, est de continuer encore et toujours à accuser le gouvernement et l’Etat d’Israël…

J’ajoute, concernant le cas Oz, que la distinction qu’il prétend établir entre le “peuple” et le “gouvernement d’Israël”, auquel il dit réserver son acrimonie, est illusoire et mensongère.

En refusant de participer aux événements sponsorisés par les ambassades israéliennes à travers le monde, Oz se livre à une forme de boycott des représentations officielles de l’Etat d’Israël. Or, une ambassade représente non pas le gouvernement, mais l’Etat et la population israélienne dans son ensemble.

On touche là au coeur du problème, comme l’a fait observer un de mes collègues bloggeurs : « A l’heure où Israël subit la montée en puissance de BDS (condamnée justement par Amos Oz), ce boycott personnel contribue à la délégitimation de l’Etat juif, pour ne pas dire qu’il lui apporte une caution bien mal venue compte tenu de la renommée de l’écrivain. Quand son pays est en guerre, on en fait pas sécession, on reste avec les siens même si on peut toujours discuter la stratégie suivie par ses dirigeants » (1).

Je partage pleinement ce point de vue : Oz fait sécession de son pays en pleine guerre.

C’est toute la mauvaise foi d’une partie de la gauche israélienne que de prétendre que la guerre actuelle résulte de la politique du gouvernement israélien, et non du choix de nos ennemis, dont les couteaux ne font aucune distinction entre les civils israéliens de droite ou de gauche.

Pour sa défense, Amos Oz pourra faire valoir qu’il n’est pas le premier à adopter cette attitude sécessionniste.

D’illustres intellectuels israéliens l’ont précédé sur cette voie, à commencer par les membres du cercle pacifiste réunis autour de Martin Buber et Gershom Scholem, pendant la période mandataire et pendant la guerre d’Indépendance, lesquels rejetaient sur la direction du Yishouv la responsabilité des sanglantes attaques arabes de 1936. Rien de nouveau sous le soleil de Sion…

Un des phénomènes les plus regrettables de l’histoire d’Israël au 20e siècle est celui de la cécité et de la trahison d’une partie non négligeable des clercs juifs, face aux événements marquants que furent la Shoah et la création de l’Etat d’Israël.

L’historien du futur devra sans doute explorer les causes de ce phénomène sui generis, dont aucun peuple n’offre d’exemple aussi frappant que le nôtre.