Un débat d’une grande virulence oppose aujourd’hui aux Etats-Unis la CIA au Congrès au sujet de la torture.

Comme le caractère immoral de la torture est supposé acquis aux yeux des autorités américaines, c’est sur l’efficacité prétendue des traitements dégradants et inhumains que porte cette polémique inédite.

Vous avez sans doute vu le film « Zero Dark Thirty », qui relate la traque de Ben Laden et les conditions de son élimination en mai 2011.

J’ai beau être un fervent admirateur de Jessica Chastain, l’actrice principale, et avoir apprécié les précédentes réalisations de Kathryn Bigelow, ce film a suscité en moi un profond malaise.

En effet, de nombreuses séquences montrent des scènes d’atroce torture, qui sont de fait justifiées au nom de la prévention de nouveaux attentats d’Al-Qaida.

Or « Zero Dark Thirty » est sorti aux Etats-Unis en décembre 2012, au moment même où la commission du renseignement du Sénat rendait un rapport de 6300 pages sur la torture pratiquée par la CIA entre 2002 et 2006.

La présidente de cette commission est une femme aux convictions bien trempées et à la carrière exemplaire : à 80 ans, Dianne Feinstein est un des piliers du parti démocrate.

Longtemps maire de San Francisco, elle est depuis 1992 sénatrice de l’Etat de Californie, devenant en 2012, avec près de huit millions de votes, la parlementaire élue avec le plus grand nombre de voix de l’histoire du pays.

Feinstein a représenté un soutien politique et financier exceptionnel aux campagnes victorieuses de Bill Clinton, en 1992 et en 1996, puis de Barack Obama, en 2008 et 2012.

Le paradoxe n’en est que plus fort de voir s’affronter aujourd’hui la grande dame du Sénat et l’ancien conseiller à la sécurité du président Obama, John Brennan, devenu l’an dernier directeur de la CIA.

Brennan était aux côtés d’Obama dans la cellule de crise de la Maison blanche qui a suivi en temps réel l’opération « Geronimo », conclue par la mort de Ben Laden. Feinstein, à l’unisson du parti démocrate et de l’opinion américaine, a applaudi le succès de cette opération. Mais cela ne retranche rien de la condamnation absolue que porte Feinstein à l’encontre de la torture, non seulement infâme, mais inutile, voire contre-productive, car elle encourage les vocations terroristes en minant la légitimité du discours occidental sur les droits de l’homme.

La CIA, de son côté, défend avec constance l’efficacité des « techniques avancées d’interrogatoire » (enhanced interrogation techniques), l’euphémisme qu’elle emploie pour désigner la torture. Brennan, le directeur démocrate de la CIA, assume ainsi l’héritage sulfureux de ses prédécesseurs sous l’administration Bush, George Tenet (1996-2004), Porter Goss (2004-2006) et Michael Hayden (2006-2009).

Il en va de la continuité d’un des services les plus sensibles de l’Etat, mais aussi de la protection juridique des agents de la CIA accusés de torture (rappelons qu’une des premières décisions d’Obama en 2009 fut de proscrire les « techniques avancées d’interrogatoire », un engagement sur lequel il n’a pas transigé, à la différence de sa promesse de fermeture de Guantanamo).

Or Feinstein entend bien démontrer publiquement, sur la base de l’analyse détaillée de vingt cas de torture caractérisée, que ces traitements inhumains n’ont apporté aucune information opérationnelle à la CIA.

Elle accuse l’agence de renseignement d’avoir systématiquement menti par action et par omission pour couvrir une réalité aussi accablante.

Hayden a rétorqué en mettant en cause la stabilité « émotionnelle » de Feinstein, ce qui a provoqué une levée de boucliers dans le camp démocrate.

La commission du renseignement du Sénat a voté par 11 voix contre 3 en faveur de la dé-classification de 500 pages sélectionnées du rapport, afin de contourner l’obstacle de confidentialité opposé à la publication de l’intégralité du texte.

Une procédure complexe se poursuit à ce sujet. Mais la « dame de fer » Feinstein a d’ores et déjà rappelé à ses compatriotes qu’une démocratie non seulement perd son âme en cautionnant la torture, mais qu’elle n’en retire strictement aucun bénéfice pour sa sécurité collective.