Écoutons la définition que la Torah nous donne sur elle-même, par la bouche du Roi Salomon dans le Livre des Proverbes (Prov. 3:17) :
« Ses chemins sont des chemins agréables, et toutes ses voies mènent à la Paix ». La Torah pourrait-elle être, simplement et profondément ceci : un instrument de Paix.

Une Paix qui commence de l’intérieur, par l’instrument de la mémoire, et s’exprime dans le monde extérieur par la reconnaissance de la place de l’autre, et de son importance ?

Pour comprendre notre question, il faut introduire plusieurs notions.
Les histoires de la Torah ne sont pas écrites pour être comprises dans le contexte du passé, mais dans celui du présent.

Les marqueurs mémoriels des histoires de la Torah, sont soigneusement choisis. Leur chronologie du sens est plus importante que l’histoire racontée pour des valeurs neutres de reconstitution du passé.

On veut, on doit consciemment, tirer des leçons de cette suite d’histoires. Ces marqueurs mémoriels nous montrent des perspectives précises. En d’autres termes, les histoires que la Torah nous raconte, ne sont pas là au hasard. La Torah cultive et préserve des perspectives précises, qui nous identifient à une trajectoire du sens, de notre place et notre rôle dans le monde pour pouvoir vivre en Paix.

Cultiver la familiarité avec ces différentes perspectives, comme mémoire des stages historiques d’une même nation, engendre la possibilité d’identifier l’autre à soi, et de créer des conditions favorables à la Paix.
Si, en nous voyant nous-mêmes dans le miroir de notre « histoire », nous parvenons à inclure l’autre dans notre regard, la graine de la Paix est déjà plantée, et prête à mûrir.

Dans le regard mémoriel que nous donne la Torah, certaines perspectives émergent.

-La perspective des sociétés matriarcales nomades, fondées autour de la famille, par l’exemple du marqueur mémoriel du récit de Sarah et Abraham. Ce récit nous conduit au respect admiratif de ces communautés en mouvement perpétuel, et de devenir familier avec l’idée qu’il est possible de communiquer avec D.ieu, d’avoir accès au plus haut sens de la vie, à partir d’une vie nomade et matriarcale.

En prenant Sarah et Abraham comme marqueur mémoriel primordial, le respect et la possibilité de dialogue d’échange et d’amour avec les sociétés matriarcales nomades, existe potentiellement en soi.

-On apprend la même chose du récit de la perspective des nations tribales, par l’exemple du récit des 12 tribus. C’est un récit fondateur qui ouvre le regard à la perspective de la vie de nations matriarcales pastorales, avec Jacob et la création de son troupeau.

Le nom Israël est associé à ce marqueur mémoriel. Ce sont des tribus issues de même père, mais divisées et identifiées selon des mères fondatrices. Ceci dure jusqu’à la période des Juges.

-L’entrée dans la société patriarcale comme exil, et le retour au mode matriarcal comme libération, est aussi un concept fondamental.

Le marqueur mémoriel de la période de la confrontation entre les valeurs d’une société matriarcale nomade (ou les enfants appartiennent à la mère) et l’environnement patriarcal de l’Égypte (ou les enfants appartiennent à l’Etat) est très important et répété. Moise est trouvé et éduqué par une femme, la « fille » de Pharaon.

-Le code de préservation de cette mémoire dans tous ses détails de transmission (la Loi) est garanti par la lignée maternelle, qui préserve la distinction tribale pendant la période des 12 tribus et leurs Juges, période où les femmes sont pleinement actives dans la fonction de prophètes, ou même de guerrières, comme Yaël et Déborah.

-Le retour de l’exil, mais cette fois comme choix sociétal par soi, ou la nécessité de faire un équilibre avec l’environnement patriarcal (les Hébreux disant à Samuel « Donne nous un Roi comme les autres nations ») dans l’épisode de la fin du Livre des Juges.

La remontrance faite aux Hébreux durant cet épisode est de nature prophétique: elle décrit la condition des sociétés matriarcales aux mains des systèmes patriarcaux en détail, et appelle à la nécessité d’une vigilance constante.

-La vie de la cité, Jérusalem, et la corruption qui en découle.

-L’appel à la vigilance fait par les prophètes est constant jusqu’à la fin du Tanakh.

L’humanité vit dans tous ces différents stades en même temps, au présent, dans de différents endroits de notre monde, depuis le mode matriarcal nomade, en passant par des définitions tribales ou nationales, jusqu’aux sphères des cités états patriarcaux.

La Torah, en nous demandant d’identifier ces stades à une mémoire partagée, nous permet d’avoir accès à l’amour de l’humanité, dans ses divers aspects, et c’est cette inclusion, cette reconnaissance de l’autre en nous-mêmes, qui nous permet de vivre en Paix.

En « me rappelant » constamment que je suis à la fois nomade matriarcal (enfant d’Abraham), tribal matriarcal (Judah Levi etc jusqu’à Ezra), national (les Maccabées), et même en état de résistance dans le monde patriarcal (les guerres de Rome, Titus, Lucius, le Talmud, les Croisades, jusqu’au 20ème siècle) je peux parvenir à intégrer l’expérience de ceux qui vivent dans tous ces contextes, dans notre monde comme des perspectives réelles.

Ayant à la fois la mémoire d’être libre et en exil, je peux trouver le juste équilibre, qui permet à tous ces aspects de vivre en moi même, et le projeter autour de moi par la compréhension de la perspective de chaque contexte. Peut-être la vraie définition ou traduction de la Paix Shalom, c’est être complet Tamim, Shalem, le monde étant inclus, et non exclus, de la définition.

Ainsi c’est en incluant l’autre en nous-même, que nous devenons complets.

Quelle meilleure manière y a-t-il pour inclure l’autre, que lui donner une part importante et significative dans notre mémoire ?

Et quelle meilleure manière d’utiliser la mémoire, que la rendre un instrument d’amour ?

Derakheha Darkey Noam Vekhol Netivoteha Shalom