L’attaque du Parlement canadien, le 22 octobre 2014, suivie le lendemain d’une agression à la hachette à New York, a ravivé, bien au-delà de l’Amérique du Nord, l’angoisse du « loup solitaire », ce terroriste supposé indétectable avant son passage à l’acte.

Dans les deux cas, les meurtriers ont à l’évidence agi seuls, visant des cibles symbolisant à leurs yeux « l’ennemi infidèle », une sentinelle de faction devant un mémorial militaire à Ottawa ou une patrouille de police dans les rues de Queens.

Dans les deux cas, les assaillants sont des convertis tout récents, sans aucun bagage musulman, qui ont cru entrer dans l’Islam en épousant les thèses ultra-violentes de Daech (l’acronyme arabe de
« l’Etat islamique »).

Dans les deux cas, les assassins avaient un parcours trouble, jalonné d’expériences de délinquance et de drogue, qu’ils ont sublimé en adoptant le credo de Daech.

Dans les deux cas, ils ont été tués après avoir éliminé leur première victime, même si la cavale de l’agresseur d’Ottawa et sa proximité ponctuelle avec le Premier ministre révèlent des failles inquiétantes dans la sécurité au sommet de l’Etat canadien.

On ne saura sans doute jamais si ces deux terroristes étaient littéralement des « loups solitaires » et si leur passage à l’acte n’a pas été déclenché par des instructions reçues en ligne.

Une passionnante enquête publiée sur Rue 89 démontre en effet la rapidité de l’embrigadement par les réseaux sociaux et la redoutable efficacité de ces « sergents recruteurs » dématérialisés.

Les terroristes, loin d’être « solitaires », ont donc intégré une communauté virtuelle en lutte contre la société réelle, structurée par la doctrine totalitaire de Daech et galvanisée par son projet de califat à vocation planétaire.

La Syrie est le théâtre privilégié de cette épopée ravageuse, car c’est en Syrie que les « martyrs » de l’Islam sont tombés par milliers.

Les deux chocs qui ont généré une progression exponentielle des montées au Djihad ont été les bombardements chimiques de la banlieue de Damas en août 2013 et le début de la campagne aérienne contre Daech un an plus tard.

Ces deux moments fondateurs « révèlent » aux yeux des djihadistes potentiels ou endurcis la duplicité supposée de l’Occident (les
« Croisés » dans leur jargon) face à la dictature Assad, prioritairement responsable des deux cent mille morts de la tragédie syrienne.

En août 2013, les condamnations solennelles du carnage chimique de Damas ne débouchent sur aucune action anti-Assad. Un an plus tard, ce sont les djihadistes qui sont visés par les frappes occidentales, tandis que l’armée du despote continue de massacrer sans merci.

Ce « deux poids deux mesures » est si indécent qu’il est même dénoncé par l’opposition syrienne la plus modérée. Mais on ne saurait sous-estimer l’instrumentalisation d’un tel scandale par Daech et ses partisans.

Non seulement la campagne en cours ne leur porte aucun coup décisif, mais elle a accentué jusqu’à des niveaux sans précédent le flux des « montées au Djihad » vers la Syrie (l’impact dramatique et émotionnel de l’Irak est bien moindre pour les recrues potentielles).

Comme le décrit fort pertinemment le juge anti-terroriste Marc Trévidic dans Télérama, cette menace terroriste a désormais « deux
visages : l’initiative individuelle, les ‘autoentrepreneurs du terrorisme’ que Daech appelle au meurtre, et aussi une menace plus structurée d’attentats coordonnés ».

Cette menace est donc intrinsèquement de la même nature, même si l’intervention de la structure Daech peut en changer le degré.

Daech est servi au-delà de ses rêves les plus fous par le « deux poids deux mesures » des pays occidentaux. Seul un engagement déterminé contre la dictature Assad pourrait commencer d’affaiblir le monstre djihadiste. Rien n’indique pourtant que l’on aille enfin dans cette voie.

Il faudra donc payer le prix d’une politique aussi désastreuse, qui a déjà enkysté un Jihadistan aux confins de la Syrie et de l’Irak. A Ottawa et dans le Queens, seuls des « autoentrepreneurs du terrorisme » ont pour l’heure frappé.

L’équivalent européen de l’horreur du 11-Septembre est encore à venir.