On dit bien que les descendants de Kush étaient répandus en Afrique et en Asie; cependant le nom même de Kush veut dire « noir », et Kush en vint à représenter l’Afrique Noire.19

Les sources juives, qu’elles soient bibliques ou rabbiniques, s’accordent à dire que Kush fut le père de l’une des nations les plus prospères du monde. Il existe trois catégories de références à Kush dans les sources bibliques et post-bibliques. Ce sont:

a) des références à des individus, par exemple la femme de Moïse (Nm. 12,1), le général, historiquement connu, Tirhaqa, roi de Kush (II R. 19,9; Is. 37,9; Ct. R. 4, 8, 3), ou Ebed-Mélek, le serviteur et confident du roi Sédécias de Juda et l’ami de Jérémie le prophète (Jr. 38, 7); et Nemrod, le premier roi connu de la civilisation selon la tradition juive (Gn. R. 42, 4);

b) des références à certaines personnes, « aux hommes puissants de l’Ethiopie », par exemple (Jr. 46, 9). On lit aussi chez Amos: « N’êtes-vous pas pour moi comme des Kushites, enfants d’Israël. » 20 et encore chez Isaïe: « Allez, messagers rapides, vers la peuplade élancée et bronzée, vers un peuple redouté depuis toujours, peuplade puissante et dominatrice! » (Is. 18, 2);

c) des références à la terre de Kush comme à une entité politique comparable à l’Egypte (Gn. 10, 6; I Ch. 1, 8; Es. R. 1, 4; Meg. 11a) 21 et à la Perse (Ez. 38, 5), ou comme à une puissance marchande faisant le commerce de l’or, du cuivre, du fer, de l’ivoire, des dattes, des céréales et d’autres marchandises (Is. 45, 14; Jb. 28, 19), ou encore comme à la terre où coule l’un des fleuves du jardin d’Eden (Gn. 2, 13; Soph. 3, 10).22

Bref, la plupart des sources juives bibliques et rabbiniques soulignent le pouvoir politique et militaire du peuple de Kush, sa richesse, son influence mondiale aussi bien que son rôle dans le commerce international. Selon ces sources, les Kushites ne sont pas dénigrés, loin de là; ils sont même hautement et spécialement estimés en contraste avec d’autres nations. Ces sources, et cela est très significatif.

Noirs et beaux

Ce qui, en réalité, impressionnait les rabbins dans la couleur noire de Kush, c’était son caractère distinctif. (cf. Bek. 45b; Nm. R. 16,23; Ct. R. 1, 6,3). Le teint foncé de Canaan, qui ne différait pas tellement de celui des Israélites, était jugé très vilain; tandis que la peau noire de Kush, d’un noir profond et distingué, n’était, elle, nullement stigmatisée.

Bien au contraire, on l’associait, dans son originalité, à la beauté, à la pureté de coeur et à la bonne renommée.23 Ainsi la femme de Moïse, qui passait pour Kushite parce que ses actions étaient aussi remarquables que sa beauté. » Le roi Salomon avait deux scribes kushites qui étaient très beaux;25 quand ils moururent, Salomon pensa que leur beauté attendrissait jusqu’à l’ange de la mort qui regrettait de devoir leur ôter la vie. Ebed-Mélek, le Kushite, mérita d’être l’un des neuf saints qui furent jugés dignes d’entrer vivants au Jardin d’Eden. 26

Il existe deux passages bibliques qui sont particulièrement significatifs dans notre discussion. Le premier concerne le verset 5 du chapitre 1 du Cantique des Cantiques: « Je suis noire et aussi belle », selon de nombreuses traductions.

Il faut souligner que, dans l’hébreu original, la formulation exacte, quoique ambiguë, de cette expression devrait se traduire par: « Je suis noire et belle ». Cela est attesté par la plus ancienne version grecque de la Bible hébraïque (les LXX) dans laquelle le « et » n’est pas aussi ambigu qu’en hébreu: peouvd elp,L xai xerl.

Quelques-uns des premiers Pères de l’Eglise, comme Origène et Grégoire de Nysse, gardèrent cette façon de traduire. » Autant que je puisse en juger, le contraste entre la beauté et la noirceur apparaît pour la première fois dans la Vulgate de St. Jérôme où nous trouvons: « Nigra sum sed formosa ». Quelques exégètes rabbiniques interprétèrent ce verset allégoriquement, opposant effectivement noirceur et beauté dans le corps de la nation d’Israël; et cela défavorablement; mais ils ne questionnèrent jamais cette relation beauté-noirceur dans une personne; ils étaient bien plus intéressés par la discussion des causes de ce teint noir qui était dû, selon eux, à l’effet du soleil et non à des raisons génétiques.28

Le second passage biblique qui se rapporte à notre propos est tiré du Psaume 68: « De l’Egypte arriveront des offrandes, et l’Ethiopie tendra les mains vers Dieu » (Ps. 68, 32). Les rabbins interprètent ce verset en référence à la rencontre du Messie, qui accepte leurs offrandes, avec les Egyptiens et les Ethiopiens. Puis ils décrivent la manière selon laquelle les Ethiopiens envisageraient la question: « Si le Messie a accepté les dons des Egyptiens qui ont réduit en esclavage (les Israélites), combien plus ne recevra-t-il pas nos dons à nous qui ne les avons jamais opprimés? » Et, par contre-coup, d’autres nations suivront les Ethiopiens en apportant des présents et en rendant hommage au Messie.28

Disons enfin que le mythe biblique et rabbinique au sujet des Cananéens reflète un chauvinisme ethnique plutôt troublant lorsqu’il avance que leur ancêtre a subi les conséquences de la malédiction prononcée par Noé.

Aucun lien avec les théories racistes modernes

Il existe une autre raison pour laquelle ces mythes  n’ont, en fait, qu’une importance réduite, si tant est qu’elle ne soit pas nulle, pour comprendre les théories et préjugés racistes dans l’Occident moderne. Bien des idées juives circulaient dans les milieux chrétiens, où théologiens et prédicateurs les utilisaient à leur avantage; mais d’autre part, le Talmud Babylonien, tout comme les écrits rabbiniques en général, était jugé digne d’anathème par les intellectuels occidentaux qui, sans avoir la moindre idée de leur contenu, regardaient ces oeuvres juives comme subversives et sans valeur.

Outre le fait que les juifs eux-mêmes étaient ridiculisés et persécutés (souvent accusés de sorcellerie, de meurtres rituels d’enfants, d’empoisonnement des sources et autres coutumes malfaisantes assez analogues aux calomnies proférées contre les Noirs), leurs livres étaient souvent condamnés à être brûlés partout où il en existait et que cette existence était connue. Il n’y a guère de chance pour qu’on puisse prouver que le contenu mystérieux et presque ignoré de ces écrits rabbiniques dédaignés ait influencé les théoriciens et la propagande racistes dans le monde occidental. 30

Même si l’on admettait que le contenu de ces écrits juifs était bien connu et qu’il avait influencé la pensée et les traditions intellectuelles de l’Occident, il serait bien difficile de prouver que les préjugés racistes en proviennent nécessairement, pas plus qu’on ne pourrait prouver qu’ils procèdent des différentes légendes et mythes de bien d’autres peuples et religions du monde, qu’il s’agisse du monde d’hier ou de celui d’aujourd’hui.

Ainsi par exemple, la croyance Nuer qu’une peau blanche est le résultat d’un inceste — l’une des plus graves transgressions religieuses Nuer — ou la croyance traditionnelle des Ethiopiens qu’ils sont le peuple choisi, tandis que les Européens sont aramane 31 (incultes et impies) ainsi que beaucoup d’autres semblables chez d’autres peuples, aucune de ces croyances ne joue un rôle important dans les échanges sociaux de ces peuples avec les étrangers; aucune ne s’est fixée en des lois ou des dogmes; aucune n’a influencé la pensée occidentale raciste. Les mythes hébreux, tout comme ces mythes et stéréotypes africains ne sont pas fondés sur ce qu’on pourrait appeler nationalisme idéologique ou racisme scientifique qui sont, eux, les causes profondes de ce qu’on sait: des siècles de distorsion de bien des aspects de l’histoire et de la culture noires, et une vision raciste complexe qui a donné naissance à des préjugés formels contre les peuples noirs.


Notes

19. Cf. Gn. 10,6; 1 Ch. 1,8; Suk. 34b; B.B. 97b. Lorsque la Bible fut traduite en grec (LXX), au Ille siècle avant J.-C., les traducteurs firent usage de termes grecs équivalents, AOEtoCv, AtOooda pour signifier Kush, la personne et Kush, le pays. Ai0Cœlp veut dire « visage brûlé », selon la version admise par la plupart des classiques: et cela se réferait toujours à des noirs habitant l’Afrique, au Sud de l’Egypte. Cependant, dans la Bible, le terme « Kush » peut être ambigu, car il se rapporte quelquefois au « Kush » babylonien. Ainsi, par exemple, certains pensent que la mention de la rivière Kush (Gn. 2,13, etc.) ne se rapporte pas à la rivière africaine mais à celle de l’Est. (Cf. Speiser); dans le langage rabbinique, le terme est moins ambigu.
20. Am. 9,7; et le Targum comprend: « N’êtes-vous pas très aimés de moi? »
21. Lorsque les Egyptiens furent en conflit avec les Ethiopiens au sujet de leurs frontières, la question fut réglée à partir de l’extension territoriale des fléaux qui avaient frappé les Egyptiens et qui n’avaient pas franchi le sol éthiopien (Ex. R. 10,2; 13,4). En plusieurs endroits nous trouvons des indications sur l’étendue de l’Ethiopie: l’Egypte est soixante fois plus petite que l’Ethiopie; l’Ethiopie soixante fois plus petite que le monde, etc. (Pes. 94a; Ta’an. 10a; Ct. R. 6,9,3).
22. Pour une autre interprétation, voir Speiser. Et aussi note 19.
23. Il est intéressant de constater que dans certaines sources juives, les enfants de Shem (y compris les Israélites) et ceux de Cham sont décrits comme étant noirs; les premiers sont « noirs et beaux », les seconds « noirs comme des corbeaux » (P.R.E. 24). « Noirs comme des corbeaux signifie noir foncé: cheveux . . . noirs comme des corbeaux ». Cf. Ct. 5,11. Quoique les termes « laid et noir » appliqués à Canaan laissent quelque incertitude, il est clair d’après ce passage que le mot « laid » est le terme péjoratif, et non celui de « noir ». Par contre, la blancheur de Laban est entendue, autre part, comme « un rafinement de turpitude » (Nb. R. 10,5; Mid. Rt. 4,3; Gn. R. 60,7). Il est significatif aussi de remarquer qu’on ne constate aucune réprobation quant au mariage entre blancs et noirs. On raconte qu’un couple noir eût un enfant blanc: le mari, perplexe, alla consulter le rabbin qui résolut le problème: sa femme s’était regardée dans un miroir blanc (Gn. R. 73,10).
24. Yalkut Shim’oni 1238; cf. M.K. 16b; Sifre 12,1 (99); Targum Onkelos, Nb. 12,1; Suk. 34b; B.B. 97b.
25. B. Suk. 53a.
26. Derek Eres Zuta; Kalah Rabbati 460s.
27. Snowden, Blacks in Antiquity, Harvard University Press, 1970, p. 331, n. 17.
28. C. Yalk Nb. 764; Yalk Ct. 982; Ct. R. 1,6; Gn. R. 18,5.
29. Ex. R. et Pesahim 118b.
30. Une légende rabbinique au sujet de Cham, et connue de certains écrivains chrétiens, prétend que Cham avait eu des relations charnelles avec sa femme dans
l’arche, et devint noir. Toutefois on n’a aucune preuve de ce que cet épisode ait joué un rôle important dans l’histoire des disputes raciales. Au sujet des deux références que je connais, la première est ridiculisée et exclue comme fable, au profit d’une théorie raciale plus philosophique. « A propos de cette histoire sotte, de relations de Cham avec sa femme dans l’arche, et selon laquelle son fils Kush et toute sa postérité (on veut dire les Africains) devinrent tous noirs, c’est une histoire si stupide que je ne prends même pas la peine de la redire». (Rev. Peter Meylyn, Mikrokosmos, 1627, p. 771). Dans le second cas cette histoire a été mal interprétée et appliquée bien au-delà de son contenu originel. « Son méchant fils Cham désobéit, . . . usa de sa femme, et malignement s’employa à déshériter les rejetons de ses deux autres frères .. ». Ainsi il engendra un fils dont le nom était Kush, qui fut noir et repoussant, lui et toute sa postérité: ainsi ce fut un exemple permanent de désobéissance pour le monde entier. Et, de ce Kush noir et maudit sortirent tous ces Maures noirs qui habitent l’Afrique. (George Best dans Principal Navigations, vers 1557, Hakluyt Society, vol. VII, pp. 236s.) Il faut noter que les rabbins n’établirent jamais de lien entre cette légende sur la noirceur de Cham et les malédictions de Noé; nous ne trouvons rien dans la littérature judaïque sur le « maudit Kush »; de plus, je ne vois aucune preuve que les idées de Best, plus tardives historiquement, soient jamais devenues populaires.
31. Voir note 9.