Les propos scandaleux de Zeev Sternhell ,comparant l’Israël actuel à l’Allemagne nazie des années 1930, s’inscrivent en réalité dans une regrettable « tradition » qui remonte aux années 1950. Le droit d’auteur de cette comparaison appartient sans doute au philosophe Yeshayahou Leibowitz, qui avait l’époque réclamé la « révision des procès de Nuremberg »!

La bêtise et l’outrance de certains intellectuels israéliens de gauche, on le voit, ne sont pas l’apanage de M. Sternhell. Dans l’article qui suit, j’examine la place de la Shoah dans le débat politique israélien.

J’ajoute qu’il faut évidemment distinguer les références et comparaisons faites dans le cadre d’un débat interne à la société israélienne, qui est légitime même lorsqu’il est outrancier, et la comparaison faite à destination du public européen, comme le fait Sternhell dans les colonnes du Monde, comparaison odieuse et injustifiable. P.L.

« Nous devons organiser une pétition massive et exiger la révision des procès de Nuremberg et la réhabilitation des [nazis] qui y ont été condamnés à mort et pendus, parce qu’ils ont tous agi conformément aux ordres explicites de leurs supérieurs légitimes » (Y. Leibowitz, Ha’aretz 28/10/1956)

La vague d’indignation suscitée il y a quelques années par la photo scandaleuse d’un enfant ‘harédi arborant une étoile jaune et levant les bras, dans une posture qui rappelle la fameuse photo de l’enfant juif dans le ghetto de Varsovie, est peut-être légitime.

Mais l’indignation est le degré zéro de la pensée politique, nous sommes bien placés pour le savoir, depuis qu’Israël est devenu la cible de tous les « indignés » de la planète… Aussi est-il urgent de dépasser le stade de l’indignation pour tenter de comprendre ce que signifie ce recours à un symbole fort de l’histoire juive.

Je propose une hypothèse quelque peu provocatrice : l’usage de ce signe lié à la Shoah n’est pas tant une marque de repliement, ou de rejet par le monde ultra-orthodoxe de la société israélienne et de ses symboles, qu’un témoignage de l’intégration grandissante au sein de la vie politique d’Israël des Juifs ‘harédim, y compris les plus radicaux d’entre eux.

Une remarque préliminaire : la couverture médiatique disproportionnée donnée aux récentes affaires touchant au conflit de valeurs entre Israéliens laïcs et ultra-orthodoxes atteste d’intentions politiques suspectes.

On ne peut pas faire l’économie de s’interroger sur les motivations réelles et sur les ressorts cachés derrière cette campagne médiatique, qui a commencé par des articles dans la presse américaine et par une tribune de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton, qui mettait en garde contre le risque de voir Israël « devenir comme l’Iran »… Preuve, si besoin était, que cette affaire purement intérieure à la société israélienne est devenue un enjeu international entre les mains d’acteurs pas forcément bien disposés envers Israël.

L’utilisation de l’étoile jaune à des fins politiques n’est pas nouvelle : il y a quelques années, des habitants juifs de la bande de Gaza avaient été critiqués pour avoir recouru à ce symbole, dans le cadre des protestations contre leur expulsion du Goush Katif sur l’ordre d’Ariel Sharon.

En réalité, aussi choquante que soit la comparaison entre les institutions israéliennes (armée, police, justice…) et le nazisme, il faut bien admettre qu’elle est un élément récurrent du discours politique israélien, au moins depuis les années 1960 et le tournant majeur que fut le procès Eichmann.

Ben Gourion, Menahem Begin et la « récupération politique » de la Shoah

Une certaine historiographie considère que c’est Ben Gourion qui aurait introduit la Shoah dans le discours politique israélien, par le truchement du procès Eichmann, vaste « mise en scène » destinée à inculquer aux jeunes générations les valeurs sionistes, tout en transformant l’appareil judiciaire en entreprise pédagogique, voire politique (*).

Menahem Begin – qui s’opposa violemment aux Accords de Réparations avec l’Allemagne – se vit reprocher par la suite d’avoir lui aussi « utilisé » la Shoah à des fins politiques, lorsqu’il décida de bombarder la centrale nucléaire Osirak (contre l’avis de Shimon Pérès), ou encore lorsqu’il compara l’OLP aux nazis lors de l’opération Paix en Galilée. Aujourd’hui, Ben Gourion et Begin se trouvent conjointement voués aux gémonies par ceux qui accusent Israël d’avoir « récupéré » la mémoire de la Shoah.

Cette accusation – à laquelle la philosophe Hannah Arendt, dont la notoriété actuelle tient beaucoup plus à sa posture « alter-juive » avant la lettre, qu’à son œuvre créatrice concernant le totalitarisme ou la philosophie de l’éducation notamment, n’est pas étrangère à travers sa fameuse polémique avec Gershom Scholem et ses accusations contre l’establishment juif et sioniste – participe en fait d’une vision réductrice et biaisée de l’histoire politique d’Israël.

Car en vérité, la Shoah a toujours été utilisée à des fins partisanes dans le discours politique israélien, et les premiers qui se livrèrent à des récupérations politiques et à des comparaisons outrancières furent précisément des représentants de la gauche et de l’extrême-gauche.

Réhabiliter Eichmann ?       

Ainsi le philosophe Yeshayahou Leibowitz, maître à penser d’une partie de l’intelligentsia israélienne, tristement célèbre pour avoir forgé l’expression de « judéo-nazi » en parlant de Tsahal, avait écrit dès 1956, les lignes qui figurent en exergue du présent article, réclamant la réhabilitation des criminels nazis en réaction au « massacre » de civils arabes à Kfar Qassem, en 1956… (Bien des années plus tard, un ministre du Meretz avouera lui aussi que la pendaison d’Eichmann était une erreur à ses yeux !)

Leibowitz, le « Pape » de la gauche israélienne, n’était même pas le premier. En effet, la vie politique et la littérature israéliennes sont parsemées, avant et après 1948, de débats et d’autoaccusations concernant les « injustices » infligées aux Arabes, et de nombreux intellectuels et écrivains, y compris des survivants de la Shoah, n’ont pas hésité à décrire les soldats de Tsahal sous le jour de nazis pour exprimer le dilemme moral auquel ils étaient confrontés, dilemme inhérent à la guerre mais relativement nouveau pour les soldats israéliens, après des siècles de dispersion où les Juifs avaient abandonné le métier des armes…

Dans ce contexte, il y a une certaine hypocrisie à crier au scandale lorsque des militants juifs ‘harédim utilisent l’étoile jaune, alors que les comparaisons les plus odieuses ont été faites par des « icônes » de la culture israélienne, telles que Leibowitz ou que la « chanteuse nationale » et lauréate du Prix Israël récemment disparue, Yaffa Yarkoni, qui avait déclaré que « ce qu’avaient commis les soldats de Tsahal à Jénine lors de l’Opération Rempart rappelait la Shoah »…

En réalité, comme l’écrit Michaël Bar-Zvi, « l’immense majorité des ‘Haredim, du mouvement Habad au Shas, reconnaît aujourd’hui la légitimité de l’Etat d’Israël, participe à la société civile israélienne, et certains commencent même à accomplir leur service militaire dans des unités spéciales, adaptées à leur mode de vie ».

Les manifestations d’intolérance de franges radicales du monde ‘harédi expriment sans doute un combat d’arrière-garde face à cette intégration grandissante des Juifs orthodoxes au sein de l’Etat et de l’armée d’Israël, signe positif traduisant l’unité fondamentale de la société israélienne qui demeure globalement, n’en déplaise aux médias étrangers, forte et soudée face à ses ennemis.

* Voir notamment le livre d’Idith Zertal, intéressant mais tendancieux, La nation et la mort, La Shoah dans le discours et la politique d’Israël, La Découverte 2004. Voir aussi G. Bensoussan, Un nom impérissable, Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe, Seuil 2008.