Nous avons vu, lors de ma précédente analyse, comment Abou Bakr al-Baghadi, à la tête de la branche irakienne d’Al-Qaida, était parvenu à supplanter Ayman Zawahiri, successeur pourtant désigné de Ben Laden.

Cette querelle inexpiable au sein du Djihad global remonte en fait aux relations complexes nouées dès la fin du siècle dernier entre Oussama Ben Laden et Abou Moussab al-Zarqaoui, longtemps avant que celui-ci n’établisse la branche d’Al-Qaida en Irak.

Le djihadiste jordanien Zarqaoui a en effet toujours refusé, dans l’Afghanistan des talibans, de placer ses partisans et ses camps d’entraînement sous l’autorité de Ben Laden. Il a jalousement conservé l’autonomie de sa propre formation, Al-Tawhid wal-Jihad (l’Unicité et le Jihad).

Lors de l’offensive américaine de l’automne 2001, Zarqaoui et son groupe ont fui vers l’Ouest, gagnant l’Iran via Hérat, tandis que Ben Laden et Zawahiri s’enfuyaient avec les rescapés d’Al-Qaida vers l’Est et le Pakistan.

C’est dans les montagnes du Kurdistan irakien que Zarqaoui a patiemment reconstitué ses réseaux. L’invasion américaine de mars 2003 et la chute de Bagdad, le mois suivant, ont aboli les frontières intérieures de l’Irak. Zarqaoui a pu ainsi étendre son organisation vers le Sud. Et il a frappé le siège de l’ONU à Bagdad, en août 2003, s’imposant ainsi au premier rang de la scène terroriste, en Irak et au-delà.

La propagande des Etats-Unis, afin d’accréditer la fiction de la « popularité » de leur occupation de l’Irak, attribua au groupe Zarqaoui l’essentiel des attaques anti-américaines, alors même qu’il n’en avait perpétré qu’une petite partie. Cet effet de loupe magnifia la personnalité de Zarqaoui auprès de la guérilla irakienne, mais aussi dans les réseaux djihadistes du monde entier.

Ben Laden, plutôt que de voir s’affirmer un rival d’une telle stature, fut contraint de négocier le ralliement de Zarqaoui à Al-Qaida.

Les pourparlers furent laborieux, mais ils aboutirent, à l’automne 2004, à un serment d’allégeance de Zarqaoui envers Ben Laden, qui désignait en retour Zarqaoui émir (commandant) d’Al-Qaida en Irak, nouvelle appellation d’Al-Tawhid wal-Jihad.

Zarqaoui est tué dans un bombardement américain en juin 2006. Zawahiri tente de reprendre le contrôle de la branche irakienne d’Al-Qaida en dépêchant sur place un commissaire politique, égyptien comme lui, Abou Hamza al-Mouhajer (l’émigré). Mais les adjoints irakiens de Zarqaoui réagissent en mettant en avant l’un des leurs, Abou Omar al-Baghdadi (de Bagdad), dont on apprendra bien plus tard qu’il est un ancien général baasiste.

Cette contestation est surmontée par l’institution d’un « Etat islamique en Irak », dirigé par Abou Hamza al-Mouhajer, tandis qu’Abou Omar al-Baghdadi devient « calife » de cette même structure. Cette dyarchie baroque fonctionne plus ou moins bien, jusqu’à la mort dans un raid américano-irakien des deux chefs djihadistes, en avril 2010. Abou Bakr al-Baghdadi prend alors les rênes de « l’Etat islamique » et, trois ans plus tard, il en élargit les limites pour lancer « l’Etat islamique en Irak et au Levant » (EILL en français, ISIS en anglais, Da’ech en arabe).

Au-delà des querelles de personnes et de pouvoir, la vision de Zarqaoui, reprise aujourd’hui par Abou Bakr al-Baghdadi, est de recentrer Al-Qaida au Moyen-Orient. Ben Laden et Zawahiri sont accusés d’avoir égaré les réseaux djihadistes sur le théâtre afghano-pakistanais, et d’avoir dès lors réduit le combat « contre les Juifs » (sic) à un artifice de propagande.

Zarqaoui et ses successeurs martèlent en revanche que la liquidation d’Israël est la cause principale de la mobilisation djihadiste. Les chiites et autres « hérétiques » de l’Islam sont dans cette logomachie réduits à un statut de « collaborateurs des Juifs ».

Le combat en Irak, puis en Syrie, ne vise donc qu’à préparer la « grande bataille » contre « les Juifs et les Croisés » (re-sic).

L’allégeance prêtée récemment par les djihadistes du Sinaï à Abou Bakr al-Baghdadi ne peut qu’aggraver la menace représentée par ce basculement d’Al-Qaida vers le cœur du Moyen-Orient. C’est une partie de la sécurité de la région qui doit être revue à la lumière de ce développement.