Comme on le sait, le pape François, marchant sur les traces de ses deux prédécesseurs, Jean-Paul II et Benoît XV, a effectué, le dimanche 17 janvier 2016, une visite à la Grande Synagogue de Rome [1].

On aurait pu penser qu’il s’agissait surtout d’une visite protocolaire et que les discours seraient à l’avenant. Ce ne fut pas du tout le cas. Outre la chaleur de l’accueil de l’assistance juive représentant tous les courants du Judaïsme italien, la teneur des interventions avait une tonalité que je n’hésite pas à qualifier d’« israélienne ». J’en donne ici un échantillon représentatif en l’espèce d’un large extrait du discours de Madame Ruth Durughello, 48 ans, présidente fraîchement élue (juin 2015) de la communauté juive italienne.

« […] Je voudrais rappeler deux moments où je me suis particulièrement sentie touchée par vos paroles. Le premier moment: au cours de la visite au Vatican d’une délégation de cette communauté, en octobre 2013, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer, vous vous êtes adressé à notre grand rabbin en disant:

un chrétien ne peut pas être antisémite, l’antisémitisme doit être banni du coeur et de la vie de chaque homme et de chaque femme.

Deuxième moment, lorsque, en rencontrant, il y a quelques semaines, le président du World Jewish Congress, vous avez dit:

S’en prendre aux juifs, c’est de l’antisémitisme, mais aussi attaquer, s’en prendre à Israël, c’est de l’antisémitisme [2].

Je le confirme, parce que

cette communauté, comme toutes les communautés juives dans le monde, a un rapport identitaire avec Israël. Nous sommes Italiens, fiers d’être Italiens, et en même temps, nous faisons partie du peuple d’Israël.

D’ailleurs, vos propres paroles le confirment encore une fois, avec force

l’antisionisme est la forme la plus moderne d’antisémitisme.

Votre voyage en Israël et dans sa capitale Jérusalem a été, pour nous, un acte très important. A cette occasion aussi, vous avez eu des paroles de grand respect pour l’État juif, souhaitant que cet État puisse vivre dans la paix et dans la sécurité. Pour voir tout cela réalisé, nous devons le rappeler:

la paix, on ne peut pas la conquérir en semant la terreur avec des couteaux à la main. On ne peut pas conquérir cette paix en faisant couler du sang dans les rues de Jérusalem ou de Tel Aviv, de Tamar, de Beth Shemesh, et d’autres villes encore. On ne conquiert pas la paix en creusant des tunnels ni en tirant des missiles.

Pouvons-nous envisager un processus de paix avec tant de victimes du terrorisme ? Non, nous devons faire cesser le terrorisme, mais pas seulement le terrorisme de Madrid, Londres, de Bruxelles ou de Paris, mais aussi à celui qui frappe désormais tous les jours en Israël.
Le terrorisme n’aura jamais de justification. La leçon de la haine qui donne seulement la mort est devant les yeux de tous. C’est l’histoire récente et celle moins récente qui nous l’apprennent. Vous l’avez vu de vos yeux à Buenos-Aires, qui a connu la terreur antisémite le 18 juin 1994 : 85 morts et plus de 200 blessés.

Beaucoup se demandent si le terrorisme touchera un jour Rome. Messieurs, Rome a déjà été frappée : un seul nom Stefano Gaï Tachè, zikrono librakhah.[3] […]

La haine qui naît du racisme et trouve son fondement dans les préjugés, ou pire, utilise le mot et le nom de Dieu pour tuer mérite toujours notre mépris et notre ferme condamnation.

Pape François,

nous avons aujourd’hui une grave responsabilité à l’égard du monde face au sang versé par la terreur en Europe et au Moyen-Orient. Face au sang des chrétiens persécutés et aux attentats perpétrés contre des civils sans défense, même dans le monde arabe.

Face aux terribles crimes commis contre les femmes, nous ne pouvons pas être des spectateurs, nous ne pouvons pas rester indifférents,

nous ne pouvons pas tomber dans les même erreurs que celles du passé fait de silence assourdissant et de visages qui se détournent ; des hommes et des femmes qui sont restés immobiles devant les convois bondés de juifs envoyés dans les fours crématoires.

Les voici : aujourd’hui, ils sont au premier rang [4]. Nous et ceux des nôtres qui ont survécu à la tragédie de la Shoah, nous savons que la mémoire n’est pas un exercice d’auto-consolation, pour essayer de réparer les horreurs commises. La mémoire du plus grand génocide de l’histoire des hommes, nous la gardons vivante, afin que rien de semblable ne puisse se répéter. Voilà notre engagement pour l’avenir et pour les nouvelles générations.

Par cette visite, Juifs et Catholiques lancent aujourd’hui un message nouveau par rapport aux tragédies qui ont rempli les rubriques des journaux de ces derniers mois.

La foi n’engendre pas la haine ; la foi ne verse pas le sang, la foi appelle au dialogue, à une convivialité inspirée par l’accueil, la paix et la liberté, où l’on apprend à respecter l’autre, chacun avec sa propre identité.

Comme aujourd’hui à Rome, il doit en être de même en tout lieu.

Nous sommes certains que cette confiance, qui n’appartient pas seulement à nos religions, pourra trouver aussi la collaboration de l’Islam. Notre espérance est que ce message parvienne aux nombreux musulmans qui partagent avec nous la responsabilité d’améliorer le monde où nous vivons

Ensemble, nous pouvons y arriver.

Letaqen ‘olam bemalkut shaddaï : Réparer le monde par la royauté du Tout-Puissant [5].

Shalom, Pape François ! Shalom, à vous tous ! »
© Traduction française, commentaires et notes : Menahem R. Macina

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[1] Voir l’article du Grand Rabbin, Riccardo Di Segni, sur le site de l’Agence de presse Catholique de Rome, Zenit.

[2] Sur la base de ce propos, cité verbatim, il n’est pas possible de savoir si cette affirmation est du Pape lui-même, ou constitue une glose de madame Durughello.

[3] Le 9 octobre 1982, un commando terroriste palestinien mitraillait des fidèles juifs à la sortie de la synagogue, 40 fidèles avaient été blessés, et parmi eux Gaï Tachè, un petit enfant de deux ans qui n’a pas survécu.

[4] Il faut préciser que les organisateurs avaient mis au premier de l’assistance, dans la synagogue quelques rescapés de la Shoah : en disant ces mots, l’oratrice les désignait, tandis que la caméra faisait un gros plan sur eux.

[5] Extrait de la prière synagogale Aleïnu, récitée traditionnellement pour clore chacun des trois offices religieux quotidiens (d’après Wikipédia).

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Quelques liens à des vidéos, en italien et en français :

https://youtu.be/YLSUnkapPsI ;
https://www.youtube.com/watch?v=YLSUnkapPsI&feature=youtu.be ;
http://www.ktotv.com/emissions/priere-et-vie-de-l-eglise/pape/le-pape-au-quotidien/direct-de-rome.