Une des particularités de quiconque prétendrait répondre parmi les siens au titre honorifique de penseur, induit de considérer un certain nombre de perspectives et de dispositions d’esprit indissociables de la véritable faculté d’intelligence.

La race de ceux qui songent aujourd’hui le peuple d’Israël, et tout homme y a sa part, car la destinée de la civilisation juive n’est pas moins universelle que le genre humain n’est absolu, a pour obligation morale de sonder au plus profond de son être et non sans une certaine gravité d’âme, l’héritage séculaire du judaïsme, mais également et surtout, le siècle à venir.

Penser le siècle est le premier devoir du penseur, penser le peuple est le second. Cette adéquation sublime entre le temps et la matière résume à peu de choses près, la grandeur d’un idéal politique porté par les pères fondateurs de la Révolution française qui octroya aux juifs l’émancipation politique et dont nous sommes, bien avant la création de l’État d’Israël, les tributaires de droit [1].

Parmi les tumultueux débats que soulevaient les chambres, quotidiennement interrompues par les interventions populaires de ce vigoureux peuple de Paris et emportées dans des extases que les intérêts du XXIe siècle considèreraient aujourd’hui comme un clairon au fond de l’abime, la question sociale, c’est-à-dire, initialement la question de l’assistance publique due aux pauvres puis la question de la misère au XIXe siècle, fut, si ce n’est le sujet principal, du moins une question primordiale dans l’avènement du nouvel ordre politique [2].

Le cri du genre humain réclamant justice dans les ténèbres de l’existence, si délaissé par la providence qui attendait convulsivement son heure, résonnait enfin avec l’ardeur et la certitude pour tout-un-chacun de ne plus jamais vivre en esclave alors que la loi universelle de l’émancipation humaine, de Moise à Voltaire, favorisait dorénavant à la tribune comme dans les rues, l’avènement de questions nouvelles, façonnées non plus par la raison d’Etat chère à Richelieu, mais la conscience qui palpitait au fond des âmes.

Que reste-t-il de ce legs libéral dans l’Israël du XXIe siècle ? Que sont devenus les crieurs publics qui, sous l’antique Jérusalem, invoquaient dans un murmure comme Ezéchiel, la résurgence à venir d’une nation dont les os secs et abandonnés dans les vallées vertes des montagnes de Judée, se pétriraient à nouveau de chairs et d’esprit [3] ? Que sont devenus les fils de l’homme qui, du sépulcre de l’histoire déchirèrent leur linceul d’exil pour recouvrer la patrie de leurs pères ? Voici un début de réponse : Dans le siècle où nous sommes, et l’histoire sera seul juge, près d’un tiers de la population israélienne vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté.

« Ah ! » Nous dirons les belles gens ! « Quelle infamie ! Quelle imposture ! Denier la réalité, dénigrer le pouvoir, réfuter les trois points de croissance ! » Et puis l’on assènera avec indigence à l’auteur de ces lignes toutes les accusations en antisionisme, les tromperies, les contre-vérités, les chiffres et les pourcentages, toutes ces passions froides de l’intelligence sans âme. « Les chiffres ne mentent pas ! » nous dira-t-on. Oui, nous nous confessons ici ; comme vous avez bien raison et votre pertinence est ardente, les chiffres ne mentent pas, mais l’on peut faire mentir les chiffres ; une statistique est une chose bien malléable à qui sait faire bourgeonner les plantes vénéneuses.

Et puis voulons-nous entrer dans ces guerres de papiers ? Que ne suffit-il pas d’invoquer le droit d’un peuple et la conscience politique pour s’indigner du sort réservé à un pan entier de la société excentré des villes comme l’océan retranche son écume des rives ?

Toute la mentalité du siècle nous y porte pourtant l’injonction.

Et bien ! Voici quelques encres qui nous tombent sous les mains et que l’on n’accusera pas d’antisémitisme : à l’heure sombre où nous écrivons, le Bitouah Léoumi, vient de publier un rapport dans lequel l’Institut national d’assurance stipule que dans l’Israël contemporain, plus d’un million et demi de personnes, dont près d’un enfant sur trois, vit sous le seuil de pauvreté alors que soixante-dix pour cent de la richesse du pays est entre les mains de moins de cinquante familles [4] !

Un quart des survivants de l’holocauste, dont la chair est constitutive de ce pays vit avec un hiver éternel dans l’estomac ! Voila où en est la question sociale ! C’est que Victor Hugo avait raison, c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches [5].

Les sublimes manifestations de l’été 2011, rebaptisées depuis la « révolte des tentes », d’où sortait l’immense contestation d’un peuple meurtri par la hausse des loyers et la stagnation salariale de plus d’une décennie et demie, n’étaient que le premier cri d’un engrenage pour quiconque sait lire l’encre invisible que l’histoire dépose entre les lignes de la civilisation humaine. Le cri du genre humain n’est jamais qu’un commencement.

Un dernier mot, considérons le moment où nous sommes et les pages vierges de ce siècle qu’il reste à remplir. Quel avenir constatons-nous pour ce peuple à présent et quel destin voulons-nous à l’avenir ? Tant d’ombres et de ténèbres sont encore posées sur les épaules de ces masses séculaires, son éclaircissement, comme celle de l’humanité, est une asymptote à laquelle il convient pour les hommes qui prétendent les diriger, de se fiancer ou de partir.

La lumière qui pénètre un peuple est un axiome qui lui réchauffe l’âme et germer en lui l’instinct du juste. Tachons de faire plus que d’y penser.

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[1] ANTONETTI Guy, « Les fondements du nouveau régime », in Histoire contemporaine politique et sociale, Presses universitaires de France, 1986, p.50

[2] CAVAILLOT Jules, « Grands principes de 1789 », in Histoire de la Révolution, Chapitre XXII, Découverte, p.235

[3] RABBINAT français, « Livre d’Ezéchiel », in La Bible, Chapitre XXXVII, Colbo, p.762 – 763

[4] BADIE Bertrand et Vidal Dominique,  «  Israël, premier de la classe néolibérale » in Un monde d’inégalité. L’état du monde en 2016, Edition La Découverte, Paris, 2015

[5] HUGO Victor, « Gwynplaine est dans le juste, Ursus est dans le vrai » Livre XI, in L’homme qui rit, Geneve, Edito-Service, 1968, p.342