Le poème judéo-arabe qu’on peut lira en deuxième partie désormais en traduction française annotée fait partie d’une vaste littérature qui est, aujourd’hui, tombée en désuétude.

Pourtant, dans tout le judaïsme médiéval, tant d’Orient (l’Irak, l’Egypte, le Yémen, l’Arabie etc…) que d’Occident (l’Afrique du nord : Algérie, Maroc, Tunisie, al-Andalous et Libye) les membres éduqués de cette communauté religieuse parlaient et écrivaient en langue arabe, tout en recourant à des caractères hébraïques.

La chose ne présentait pas de difficultés insurmontables car les deux langues, l’hébreu et l’arabe, sont des langues sœurs, issues du groupe nord-sémitique, qui possèdent un nombre à peu près équivalent de phonèmes, même si, en arabe les racines (ca. 3500) sont nettement plus nombreuses qu’en hébreu (ca. 1600).

Pour ce qui est des langues du Proche-Orient, trois d’entre elles forment un trio en raison de leurs similitudes et de leurs ressemblances : l’hébreu, l’arabe et l’araméen. Cette dernière langue a été la langue maternelle de Jésus.

Dans la philosophie médiévale juive et jusqu’au XIIe siècle inclus, l’arabe a longtemps été la lingua franca, notamment chez Maimonide qui rédigea la plupart de ses écrits, dont le Guide des égarés, en arabe ; mais son niveau de langue n’est pas du tout comparable avec ce que nous venons de traduire ici.

Il s’agit d’une terminologie philosophique précise et spécialisée, véhiculant des notions et des concepts philosophico-théologiques.

Nous avons récemment publié dans le site JFORUM un article intitulé Plaidoyer pour une culture oubliée, le judéo-arabe. La marche de l’histoire et les vicissitudes de la politique internationale ont contraint nombre de familles juives d’origine séfarade ou maghrébine, à mettre tout cet héritage ancestral sous le boisseau, alors que des savants comme le regretté professeur Haïm Zafrani ont consacré le meilleur de leurs jours et de leurs veilles à faire connaître cette culture menacée aujourd’hui de disparition.

On peut parler d’une symbiose culturelle judéo-arabe puisque les débuts du rationalisme juif remontent à Saadia Gaon (882-942) qui a écrit son œuvre majeure, Livre des croyances et des opinions (Kitab al amanat wa l i’tikadat) en arabe mais comme toujours avec des caractères hébraïques.

Je pense que la production de tels poèmes visait, entre autres, à l’édification religieuse des femmes qui n’avaient pas accès aux subtilités de l’hébreu biblique.

Le même souci d’édification religieuse était aussi présent en milieu ashkénaze pour les livres de prières en yiddish (Tséna rééna).

Par quels facteurs s’expliquent ces poèmes judéo-arabes portant sur des personnages bibliques de premier plan comme Moïse ou Joseph, pour ne citer que les plus connus ?

Je crois qu’il faut prendre comme point de départ la Bible hébraïque où ce récit, peut-être romancé et embelli à l’extrême, occupe une place tout à fait à part, en raison, justement, de ses enseignements théologiques et religieux.

Car, si on en fait rapidement l’analyse raisonnée, sans préjugé aucun, on constate que le récit défend, en gros, deux thèses :
a) Le juif peut vivre en paix et réussir même hors des frontières de la terre d’Israël. C’est une légitimation de l’exil dans des cas précis.
b) La providence divine étend sa main protectrice AUSSI sur les individus juifs qui vivent à l’extérieur des frontières de la terre d’Israël.

Un autre exemple magistral nous est offert par la reine Esther, jeune orpheline judéenne confiée à la garde de son oncle, devenue, si l’on en croit la Bible, reine de l’empire perse, aux côtés du roi Assuérus…

Quelle réussite, mais aussi quel altruisme puisqu’elle consent à se mettre en danger quand il s’agit de voler au secours de ses coreligionnaires et d’annuler l’infâme décret d’extermination voulu par Hamane.

Mais tant pour Joseph que pour son père, le patriarche Jacob, le séjour et non l’installation définitive en terre étrangère, connaît une restriction de taille : tous deux prennent soin de réclamer de leur vivant une sépulture juive en terre d’Israël.

Il s’agit donc d’une solution temporaire puisque la Terre promise ne se trouve pas au bord du Nil mais sur les rives du Jourdain.

Notre texte judéo-arabe vers lequel il convient de se tourner à présent, après ce bref préliminaire, est anonyme. Sa langue n’est pas très pure, elle ne ressortit pas à un niveau de langue très élevée car il s’agit d’un narrateur, voire d’un conteur, qui s’adresse à un public populaire.

Pourquoi avoir consacré de telles lignes judéo-arabes au lieu de s’en tenir aux récits bibliques originaux qui se lisent dans les synagogues le samedi matin ou, à l’occasion des fêtes juives ?

Nous nous répétons : peut-être pour les dames qui ne dominaient pas le langage biblique mais auxquelles il importait tout de même de transmettre des rudiments d’histoire sainte. Et cette tradition s’est enracinée dans les mœurs au point de faire partie d’un héritage ancestral.

Peut-être parce que les gens ne maîtrisaient plus l’hébreu biblique et qu’il était plus sage de leur donner des résumés romancés sur des personnages bibliques de premier plan.

Car, ne l’oublions pas, c’est Joseph qui a sauvé de la mort -par la famine- tout le clan de son père ; il eut aussi l’insigne honneur, si l’on croit la Bible, de voir Moïse en personne rapatrier avec les enfants d’Israël ses propres ossements…

Le midrash rabba justifie ainsi cet honneur fort rare : Joseph a été choisi pour présider les obsèques de son père, le chef du clan, il était normal qu’un personnage au moins aussi illustre que Moïse, l’unique prophète-législateur d’Israël, prît en charge son enterrement.

La langue judéo-arabe de notre texte est résolument d’origine marocaine. D’ailleurs, l’imprimeur Lugassi, très connu pour ses presses hébraïques à Casablanca (38 rue des synagogues, quel nom de rue prédestiné !) était natif du Maroc.

C’est lui qui éditait notamment les livres de prières et reproduisait les versions parues à Livourne. Du reste, vous ne trouverez pas dans ce poème sur Joseph le moindre indice du vernaculaire algérien ou tunisien.

On ne sait pas qui est l’auteur de cette version que nous venons de traduire. Elle est anonyme et on ignore aussi sa date de parution. J’incline vers le milieu du XIXe siècle, comme date de composition.

Mais il est difficile de savoir de science sûre si notre version n’est pas, en réalité, la résultante de versions plus anciennes et plus ou moins différentes.

A la fin de son texte, l’imprimeur se contente de signaler, sans plus de détails, que ce fascicule est en vente chez lui, 38 rue des synagogues. Pour le reste, on en est donc réduit à des conjectures.

Il est permis de penser que de telles variations littéraires sur un personnage aussi célèbre que Joseph étaient nombreuses, que les nouvelles parutions se sont inspirées des précédentes et que chaque adaptateur y est allé de son couplet.

Il me semble, toutefois, que plusieurs thèmes ont la préférence de l’auteur de ce texte : la carence de fraternité parmi la progéniture du patriarche Jacob, le traitement cruel du jeune frère vendu comme esclave, la centralité des rêves et de leur interprétation, la conquête (intellectuelle) de l’Egypte, puissance hégémonique de l’époque et qui couronnera même Joseph, son sauveur, l’aventure manquée avec Madame Potiphar et la conduite vertueuse de Joseph dont la beauté était assez renversante si l’on en croit les développements de notre texte.

En une phrase ; le héros hébraïque reconquiert une place éminente dans la société, même dans une société étrangère, grâce à sa culture religieuse qui lui fait comprendre le message des rêves, domaine obscur relevant des divinités et du surnaturel.

C’est un peu l’affirmation de la supériorité de la culture judéo-hébraïque sur tout le reste, et notamment par rapport aux mœurs de l’Egypte ancienne, censée avoir réduit tout le clan de Jacob à l’esclavage.

Il y a ici un peu de fierté nationale de la part d’une minorité vivant en exil depuis près de deux millénaires.

Un mot de la structure intellectuelle du texte qui mêle assez harmonieusement des données de provenances diverses : le texte biblique qui sert de cadre, le Midrash rabba sur la Genèse qui permet une extension narrative, et le Coran, sans oublier certains commentateurs arabes post-coraniques, lesquels ont donné un prénom à Madame Potiphar, Zouleikha.

Il faut rappeler que le Coran (sourate XII) débaptise Potiphar et le nomme respectueusement Al-Azize, ce qui renforce l’impression d’un authentique coloris local. Le conteur installe un acteur principal de ce récit dans son propre environnement connu et habituel.

Le texte donne aussi parfois la parole à Joseph qui se lamente sur son sort, implore le soutien de sa défunte mère quand il passe à proximité de sa sépulture ; il a la nostalgie de son vieux père qui le chérissait tant, etc…

Le narrateur fait clairement allusion aux origines juives de Joseph qui dit à Zouleikha : je fais partie de la nation d’Israël, composée d’hommes libres… sous-entendu : vous m’avez peut-être acheté comme esclave, mais je suis encore en mesure d’exercer mon libre arbitre. Vous ne pourrez pas disposer de moi, comme vous le voudrez. Je ne serai pas votre esclave sexuel.

A la fin de son poème, il y a la très humble et très émouvante prière, dans les toutes dernières lignes, où le conteur prie Dieu de réunir les exilés, de ressusciter l’ancien Etat juif et de reconstruire le sanctuaire de Jérusalem.

La traduction française du poème sera présente dans la seconde partie, à suivre…

* J’exprime ma profonde gratitude à Monsieur Jacques-Henri ABIHSSIRA qui a mis à ma disposition une copie du texte judéo-arabe et a bien voulu me relire.