Dans son article paru à l’hiver 2005 dans la revue Cultures et conflits, Michael Schloms, auteur d’une thèse sur les programmes d’aides internationaux en Corée du Nord à Sciences Po Paris, parlait d’un « dilemme inévitable de l’action humanitaire ».

Dès lors qu’une organisation humanitaire doit choisir entre l’obligation morale de sauver des vies et l’obligation de ne pas soutenir un régime responsable de violations massives des droits de l’Homme, elle se retrouve dans une situation complexe, face à deux éléments d’éthique qui s’excluent mutuellement.

Il faut dire que la nature a priori asymétrique du conflit israélo-palestinien (au moins depuis les années 1980) conjugués à une politisation accrue des ONG, notamment au niveau des sources de financement, expliquent pour beaucoup cette évolution vers une action humanitaire, bien que nécessaire, de plus en plus instrumentalisée par certains acteurs.

Depuis les années 1960, en particulier avec la création de l’Organisation de Libération de la Palestine, le terrorisme glocal est apparu dans le conflit israélo-arabe.

En un mot, ce terrorisme se base sur des dynamiques locales, tribales, faites d’alliances et de défections opportunistes entre chaque petits groupes combattants mais également de techniques de guérillas et de l’emploi de la rhétorique du djihad global ainsi que de modalités de communication qui mêlent habilement techniques high-tech de l’information (internet, téléphones satellitaires), centres de commandements déguisés dans des hôpitaux et pratiques ancestrales des porteurs de messages, indétectables par le renseignement électronique et satellitaires.

Aussi, il semble de plus en plus difficile de distinguer les civils des combattants, ce qui ne peut que compliquer l’action humanitaire.

Effectivement, le risque demeure important que l’action humanitaire serve volontairement ou non l’un des belligérants, en aidant ce qu’elle pense être des « civils ».

A ce titre, l’opération Bordure protectrice, menée à l’été 2014 par Israël à Gaza est exemplaire.

A plusieurs reprises, des organisations a priori humanitaires comme l’UNRWA ou le Croissant Rouge, ont abrité dans leurs locaux des armes du Hamas mais également des combattants de l’organisation terroriste.

Il y a donc un sentiment accru de suspicion du côté d’Israël en dépit des gestes de Tsahal pour laisser passer dans l’enclave palestinienne des convois humanitaires durant l’opération ainsi que la mise en œuvre d’un hôpital de campagne à la frontière pour soigner les blessés gazaouis.

Par conséquent, il faut comprendre que les modes d’action et de communication du Hamas et d’autres organisations terroristes comme le Djihad islamique posent de nombreux défis à l’action humanitaire.

La frontière entre combattants et civils n’est plus autant marquée qu’autrefois.

Les combattants se cachant parmi les civils, il apparaît difficile aux ONG d’intervenir dans ces nouveaux théâtres d’opération.

Le deuxième aspect du problème humanitaire dans l’opposition israélo-palestinienne est lié au caractère asymétrique des guerres actuelles.

Selon Barthélémy de Courmont et Darko Ribnikar, un conflit asymétrique « consiste à refuser les règles du combat imposées par l’adversaire, rendant ainsi toutes les opérations imprévisibles ».

Cela implique l’utilisation à la fois de forces non prévues à cet effet, d’armes contre lesquelles les moyens de défense ne sont pas toujours adaptés, de méthodes qui refusent la guerre conventionnelle et de l’effet de surprise.

L’objectif étant de compenser une faiblesse numérique et technologique en exploitant les faiblesses de son adversaire afin de maximiser son effet de nuisance.

On en a évidemment un exemple flagrant dans le conflit israélo-arabe où la meilleure arme du Hamas et des mouvements terroristes palestiniens en général s’appelle la communication.

Quoi de plus efficace, en effet, que de montrer les images d’immeubles ravagés par les combats, de corps ensevelis sous les décombres fumant ou encore de mères pleurant la mort d’un de leurs enfants ?

Aussi, ces images fortes, cyniques sont destinées à frapper les esprits et à attirer l’attention des acteurs humanitaires sur la situation locale, quitte à mentir sur les images où à ne pas expliquer pourquoi tel ou tel bâtiment a été détruit.

Quitte à oublier que Gaza est la zone ayant la plus forte densité du monde et que le ratio de 50 % de terroristes abattus parmi les victimes lors de l’opération Bordure Protectrice, est pratiquement le plus élevé de l’histoire militaire moderne.

Quitte aussi à oublier tous les efforts déployés par Tsahal pour protéger le maximum de civils possibles (tracts lancés avant les opérations les plus dangereuses, appels à quitter les maisons, annulation d’opérations menaçant de trop nombreux civils).

Ensuite, l’une des raisons pour lesquelles l’action humanitaire peine à se montrer efficace à Gaza ou en Cisjordanie tient à l’inadéquation du droit humanitaire international avec la réalité.

Il y a dans le droit humanitaire, comme dans l’action humanitaire, trois éléments essentiels : d’abord, un respect égal pour tous les hommes et toutes les femmes, tous les Etats, toutes les cultures ; ensuite, le rejet de toute discrimination à leur endroit, enfin, la conviction fondamentale que chaque être humain a droit au respect de sa dignité, donc de son honneur, de ses convictions, de ses liens familiaux.

C’est un message qui n’a pourtant qu’une valeur symbolique dans un monde où les identités deviennent meurtrières.

Par ailleurs, un autre problème du droit humanitaire réside dans le fait qu’il ne tienne pas assez compte de l’évolution des acteurs des guerres qui sont de moins en moins interétatiques et de plus en plus civiles, mettant en jeu des groupes terroristes ou des organisations dites de « libération nationale ».

C’est le cas à Gaza notamment avec un Hamas, organisation considérée jusqu’à récemment comme terroriste par l’Union Européenne, qui n’hésite pas à prendre une bonne partie de sa population comme boucliers humains.

Bien qu’interdit par le droit international humanitaire (article 51 §7 du Protocole additionnel I aux conventions de Genève de 1977), la doctrine juridique admet que ces boucliers humains sont des « combattants illégaux », pour reprendre Yoram Dinstein, et que par conséquent ils ne doivent pas être assistés en priorité par les organisations humanitaires.

Dans un contexte quelque peu différent, lors de la deuxième guerre du Liban en 2006, le Hezbollah avait choisi de placer ses sites de commandement et de lancement de roquettes à proximité de bâtiments civils ou internationaux, ce qui a largement rendu difficile l’objectif de l’armée israélienne d’épargner au maximum les civils.

Ainsi, cette absence de référence aux nouveaux cadres normatifs des conflits récents complique l’action humanitaire car des belligérants comme les groupes non étatiques tels que le Hamas, l’EI ou le Hezbollah ne se reconnaissent plus du tout dans ce droit international considéré comme « occidentalo-centré » et ne prenant pas en compte les cultures et les dynamiques régionales.

Enfin, la dernière raison expliquant la partialité des ONG dans le conflit israélo-palestinien apparaît que ce sont les gouvernements européens qui financent la plupart des ONG locales concernées par l’action humanitaire dans les territoires disputés de Cisjordanie.

Yesh Din, Gisha, Palestinian Center for Human Rights sont autant d’organisations israéliennes ou palestiniennes que les Etats européens subventionnent grassement. Toutes ont pour objectif de « dénoncer les violations continuelles des droits humains des palestiniens dans les Territoires Occupés ».

Or, il semble difficile pour Israël de tenir compte de conclusions a priori accablantes prononcées par les ONG tant leur action, qu’elle soit ou non pavée de bonnes intentions, donne l’impression d’être biaisée dès l’examen de leurs sources de financement.

De 2007 à 2010, la Commission Européenne pour la Démocratie et les Droits Humains a distribué la plupart de ses subventions pour promouvoir les Droits de l’Homme et la démocratie à des ONG israéliennes et palestiniennes, aux dépens de pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou l’Iran, coupables de bien davantage d’infractions aux droits humains les plus fondamentaux.

Il y a donc un problème de crédibilité important de l’action humanitaire dans le conflit israélo-palestinien.

D’autant que comme l’a dénoncé récemment l’ONG Regavim, la Commission Européenne finance au nom d’un « besoin humanitaire urgent » des constructions préfabriquées à destination des arabes palestiniens, en zone C (une zone délimitée par les accords d’Oslo II entre Israël et l’Autorité palestinienne), sans l’accord de l’administration israélienne.

Or, il faut rappeler que cette fameuse zone C demeure sous la législation administrative et militaire d’Israël. La Commission viole donc le droit international au nom d’un soi-disant impératif humanitaire, ce qui ne peut qu’entrainer une suspicion accrue des autorités israéliennes à l’égard des organisations qu’elle subventionne.

Non-seulement le type d’ONG que nous venons d’évoquer constitue des porte-voix largement orientés, mais en outre, on constate parfois l’émergence d’un véritable « business » autour de ces groupes qui deviennent davantage des entreprises au service d’un intérêt personnel, plutôt qu’une association humanitaire.

Dans un rapport paru en fin janvier 2008 à l’Institut Washington pour le Proche Orient, James Lindsay, ancien avocat de l’UNRWA a dressé un constat révélateur : « L’UNRWA emploie des terroristes ou des criminels et leur accordent des avantages financiers ou en nature, elle émet des déclarations politiques partiales et unilatérales, et finance la parution d’ouvrages incitant à la haine ».

Dans son rapport, Lindsay  a pointé du doigt le « détournement d’objectif » réalisé par l’UNRWA depuis sa création, et il a demandé « des réformes profondes du fonctionnement de cette ONG ».

Les Etats-Unis, principaux bailleurs de fonds de cette organisation, ont de facto menacé à plusieurs reprises de réduire leurs contributions à cause du manque de transparence et de la corruption régnant dans cet organisme.

Ainsi, ce sont même des organisations internationales qui sont instrumentalisées et perverties.

Le professeur de Relations Internationales Emmanuel Navon pointait également ce problème lorsqu’il soulignait le financement d’emplois fictifs au sein de l’UNRWA afin de renflouer les caisses d’organisations terroristes comme l’OLP, le FPLP ou le Hamas.

Evoquons par exemple, le cas de Said Siam, ancien ministre de l’Intérieur du Hamas, proche de Khaled Meshaal, le chef de la branche politique du mouvement islamiste, employé comme professeur par l’organisme onusien durant plus de vingt ans.

L’humanitaire est devenu ici un enjeu économique, militaire dans lequel les organisations locales et internationales peinent à s’extraire. Ainsi, les camps de réfugiés palestiniens sont devenus pour beaucoup de véritables camps d’entrainement pour combattants en puissance.

L’objectif humanitaire de l’UNRWA a été totalement détourné et la situation sociale, économique n’a fait qu’empirer du fait de cette ambivalence.

Ce propos pourrait se poursuivre encore longtemps.

On pourrait parler de Catch the Jew, l’ouvrage du journaliste Tuvia Tenenbaum, qui explique parfaitement la partialité, le côté biaisé des membres de l’ONG B’Tselem.

Seule compte pour eux la délégitimation de l’Etat d’Israël, même si cela implique le mensonge. Comme lorsque Tenenbaum explique que pour accuser les « colons » israéliens de violences envers les palestiniens, des activistes d’associations dites « humanitaires » déracinent des oliviers sur les collines de Judée-Samarie.

On pourrait aussi parler de ce « deux poids, deux mesures » lorsque la Croix-Rouge ou l’ONU mettent toutes les forces en leur pouvoir pour aider Gaza, en condamnant sans relâche Tsahal mais sans pour autant condamner le Hamas lorsqu’il utilise leurs locaux pour cacher des armes.

On pourrait également évoquer ces effrayantes « colonies de vacances » du Hamas qui contribuent à former de véritables enfants soldats, dès l’âge de 5 ans.

Ces jeunes qui sont endoctrinés et préparés à commettre des actes de terrorisme à l’encontre d’Israël sont pourtant les premiers à être pris en charge par les ONG.

Quelle ONG, quelle association pseudo-humanitaire va dénoncer une telle atrocité, une atteinte flagrante aux Droits de l’Hommes ?

C’est à se demander si celles-ci ne sont pas des réincarnations des moutons de Panurge dans la mesure où ils aident ces individus sans le moindre sens critique, sans la moindre idée que cela ne va faire que renforcer les combats et que cela va contribuer à victimiser le Hamas aux yeux de l’opinion internationale.

Il reste de ce triste constat qu’il faudrait faire évoluer l’action humanitaire vers davantage de responsabilité, d’impartialité et de véritable aide aux plus démunis, sans fournir une aide, aussi indirecte soit elle à une organisation terroriste coupable de crimes quotidiens contre sa propre population.

C’est ici le chemin d’une action humanitaire moins critiquée (et moins critiquable) mais surtout plus efficace et réaliste dans sa compréhension des conflits contemporains.