Depuis des semaines, voire des mois que cela dure, on a fini par se demander si l’Etat juif avait vraiment une politique, une stratégie à long terme à l’égard de l’enclave palestinienne. Les habitants du sud d’Israël, victimes d’attaques quotidiennes de cerfs-volants, de plus en plus perfectionnés, se demandaient publiquement s’ils n’étaient pas purement et simplement des laissés pour compte, abandonnés par un pouvoir central, plus préoccupé par le sort du «pays utile», si je puis dire, que par leurs souffrances et celles de leurs familles.

Même dans les cercles politiques ou les milieux dits informés, on ne comprenait plus très bien les atermoiements de Netanyahou et des chefs de l’armée, soupçonnés de faire preuve d’une négligence coupable ; en d’autres temps, disaient ils, cela fait belle lurette que Tsahal y aurait mis bon ordre, alors qu’aujourd’hui, et depuis le mois de mars, ce qui est considérable, tout le sud d’Israël voit s’abattre sur lui des engins incendiaires ou explosifs brûlant des milliers de dounames et des terrains agricoles. Ces destructions quasi-quotidiennes occasionnent des pertes considérables et donnent naissance à une ambiance d’insécurité et de crainte quasi-permanente.

Ce qui a accru la perplexité des habitants de tout Israël, ce sont les tentatives israéliennes de pratiquer le soft power, parlant des fournitures à l’enclave palestinienne de médicaments, de nourriture et de carburant afin d’alléger la vie quotidienne des habitants, qui ne disposent plus vraiment d’électricité de manière permanente.

Même le ministre de la Défense, peu suspect d’avoir de la sympathie pour le Hamas et ses complices, n’a pas hésité à donner une interview à la presse arabe, promettant de développer économiquement l’enclave, de construire un véritable hub au large de Chypre, de repousser les limites de la zone de pêche afin d’alléger un blocus qui s’explique par la volonté d’Israël de ne pas permettre l’arrivée d’armes pouvant mettre en danger la sécurité de ses citoyens…

La population israélienne ne soupçonnait pas je ne sais quelle trahison des clerc de la part de ses dirigeants mais ne comprenait pas qu’on donne une récompense à ceux qui menacent chaque vendredi, voire presque chaque jour, d’arracher la barrière de sécurité séparant les deux territoires… Bref, c’était l’incompréhension la plus totale. Et le discours du Premier ministre n’était pas destiné à amoindrir cet étonnement puisqu’il n’a même pas jugé bon d’inclure le problème de Gaza dans son discours de politique générale devant les membres de la Knesset.

Quand on remet tous les éléments de puzzle à leur place, quoiqu’on en dise, une certaine cohérence s’impose au regard de l’observateur non prévenu, impartial, qui dévoile grand projet de Netanyahou : pour obvier à la thèse des deux états, cohabitant en paix l’un avec l’autre et entretenant de bonnes relations, surtout économiques, la partie israélienne n’a aucun intérêt à une entente inter palestinienne puisqu’elle mettrait tout gouvernement israélien au pied du mur et le contraindrait à négocier avec ses voisins sur cette même base.

Ceci expliquant cela, on comprend mieux pourquoi Mahmoud Abbas fait tout ce qui est en son pouvoir pour pousser Israël à l’affrontement avec le Hamas, rendant impossible toute entente, même indirecte, entre l’Etat juif et son ennemi juré, le Hamas. Israël qui n’est de la dernière pluie a compris et se garde bien de tomber dans ce piège : d’où sa retenue jusqu’à ce jour et d’où l’indécision –apparente- du cabinet de sécurité qui après en avoir délibéré des heures durant n’a rien décidé. Ou plutôt a décidé de ne pas agir, laissant une dernière chance à l’émissaire égyptien qui circule beaucoup ces jours-ci dans la région…

Alors Israël et le Hamas, alliés objectifs, et notamment contre Mahmoud Abbas à Ramallah ? Voilà deux camps qui se détestent mais qui se liguent, sans s’allier, pour neutraliser un intrus, le chef de l’autorité palestinienne. Car, en aidant humanitairement le Hamas à se maintenir à Gaza, envers et contre tout, en lui facilitant la vie quotidienne, on lui garantit un avenir sur un plateau en argent et on calme ses ardeurs guerrières par des dons et des prébendes financières ou économiques.

Et en agissant ainsi, on le force à accepter le redoutable marché suivant : pour votre maintien dans l’existence, on vous aide à mieux vivre et on ne recherche pas votre disparition puisque votre existence sert nos intérêts à long terme, la seule chose qui nuirait à cet accord tacite et presque inavouable, c’est la poursuite des heurts à la frontière… Sachez faire le bon choix, choisissez ce qui sauvegarde vos intérêts.

Une partie des dirigeants des factions palestiniennes n’est pas insensible à ce programme qui préserve ses intérêts, au prix toutefois de la réunification palestinienne et, partant, de l’exigence de la solution de deux états… Le temps ne travaille plus contre Israël.

Mais alors que va-t-il se passer ? Il faut, pour mieux comprendre, revenir rapidement sur la situation ambiguë depuis toujours de la bande côtière. L’Egypte contrôlait Gaza au moment où l’ONU a voté l’existence de l’état d’Israël. Mais l’Autorité Palestinienne exige une reconnaissance politique de la réunification palestinienne, une demande que la géographie ne soutiens pas vraiment… Si vous le faites, l’Etat d’Israël risque d’être coupé en deux.

Les dirigeants israéliens misent sur une sorte d’entité politico-administrative qui s’installerait à Gaza pendant une dizaine ou une quinzaine d’années, d’où la volonté d’Israël d’obtenir un calme, une absence d’hostilités durant l’une de ces deux périodes.

Tout le monde aura remarqué que l’on parle hélas de calme, mais plus du tout de paix proprement dite. Cela comporte un double avantage aux yeux des Israéliens : bloquer l’unité palestinienne puisque les deux frères ennemis ne veulent ni ne peuvent s’entendre et concentrer tous ses efforts sur les développements concernant l’installation de l’Iran en Syrie… Certes, Tsahal a la capacité de lutter sur plusieurs fronts à la fois, mais tout de même.

Reste le cas de la Cisjordanie. Une remarque préliminaire s’impose concernant le nom donné à ce territoire mal défini, sauf aux yeux des extrémistes de deux bords. Les Israéliens parlent de Judée-Samarie. Un retour en arrière : avant la guerre des Six Jours, c’était le roi Hussein qui administrait ces territoires.

Il n’est pas exclu qu’en cas d’accord avec le Hamas, on pousse le royaume hachémite à s’intéresser à cette Cisjordanie qu’il avait jadis administrée… Il semblerait même que le projet américain de paix contourne habilement la thèse des deux Etats en la vidant de toute substance, tout en s’appuyant sur ce nouveau dispositif.

On comprend mieux à présent la mansuétude israélienne, laquelle n’est pas appelée à durer éternellement si le Hamas ne stoppe pas les incidents à la frontière car, jusqu’à présent, du côté israélien, les dégâts ne sont pas catastrophiques. C’est un conflit de basse intensité. Mais pendant encore combien de temps Netanyahou pourra-t-il imposer cette approche diplomatique ?

Le Proche-Orient nous réserve bien des surprises. Avec lui, le pire est toujours à craindre. C’est pourquoi tout en souhaitant la paix, une paix durable suivi d’un calme permanent, je ne crois pas à l’aboutissement de ce processus. Souvenez-vous (Voir mon livre Le roi David, paru chez Perrin) de ce passage du livre de Samuel lorsque les deux généraux Yoav ben Sérouya et Avner ben Ner se parlent pour mettre fin aux affrontements entre le parti de Saül et celui de David : ha la-nétsah tokhal harév ? Le glaive ne sera t il donc jamais repu ?

C’est aussi le titre des Mémoires du général Moshé Dayan.

On connaît la suite.