« On peut supporter l’adversité, elle vient de l’extérieur et n’est qu’accidentelle. Tandis que souffrir pour les fautes qu’on a commises-ah ! C’est là que la vie nous blesse. » Oscar Wilde.

Le vacarme est assourdissant. Je ne parle pas des sirènes et des roquettes qui rythment nos vies, pas non plus des missiles qui pleuvent sur les gazaouis. Non, je parle du boucan que fait l’opinion lorsque la pensée complexe a déserté les échanges, du bruit abrutissant des simplifications lorsqu’elles sont grimées des oripeaux du Bien et du Mal.

On est sommé, par les uns et les autres, d’être clair sur ses fidélités, ses allégeances, ses soutiens univoques et sans faille. On est soupçonné, sitôt qu’on essaie d’introduire de la nuance : « je suis israélienne-sioniste-pour un état palestinien, contre le Hamas-et je pleure aussi leurs civils », d’être un peu traître. « Comment oses-tu pleurer leurs morts, ne penses-tu pas aux enfants de Sderot ? ». La réponse  « Mais je pense aux deux » n’étant pas considérée comme recevable, sinon en tant que concession verbale. Il semble que dans certains cœurs, à l’abri du regard des autres, là où personne sauf la conscience n’ira vérifier, c’est plutôt le « bien fait pour eux » qui domine. Sur les réseaux sociaux, lieu de toutes les décharges pulsionnelles sans Surmoi, certains n’ont même pas la décence de faire semblant.

Cette police des intentions, qui examine jusque la qualité de mes larmes et pour qui elles sont versées, est épuisante. Elle exige de devoir redire des choses que l’on croyait acquises à tout jamais : que la morale des Etats et des armées est une chose, que la dignité morale privée en est une autre. Que la morale juive est une morale humaniste et universaliste, pas une idéologie raciste fondée sur la supériorité du juif sur le non-juif.

Certains éléments de langage ressassés ici ou là essaient de nous faire croire que, vu que cette guerre est justifiée (et je le crois profondément), que le Hamas est un mouvement terroriste qui se cache derrière ses civils, on est dédouané de prendre acte et de s’attrister sur le fait que des civils innocents sont morts à Gaza, peut-être pas par la faute d’Israël, en tous cas de ses mains. A l’échelle des Etats, de l’Histoire, ces morts seront peut-être évalués comme des « dommages collatéraux nécessaires ». Il se trouve aussi que le Hamas porte une très grave responsabilité dans le nombre de civils de Gazas tués. Mais à l’échelle de la mère palestinienne qui a perdu ses enfants, c’est un monde qui s’arrête, c’est un mal absolu qui est arrivé, et qui mérite mieux que des justifications de raisonneurs. Ceux qui disent : « Si le Hamas n’avait pas pris sa population en otage, et si… et si…. ces innocents ne seraient pas morts. » ressemblent à ces indélicats qui, à l’enterrement d’un ami décédé d’un cancer du poumon suite à un tabagisme très actif, consolent la veuve en lui disant : « S’il m’avait écouté, s’il n’avait pas fumé, il ne serait pas mort ». Même s’il y a quelque chose de vrai dans cette phrase, elle NE SE DIT PAS, elle témoigne du manque de sensibilité de celui qui la prononce.

Enfin, à l’échelle du soldat israélien qui a fait son devoir, c’est sans doute le début de longues nuits sans sommeil. Car à lui, vous aurez beau répéter que c’est de la faute du Hamas, qu’il n’aurait pas pu faire autrement que de bombarder cette plage où des enfants palestiniens jouaient au foot, c’est Lui qui devra vivre avec cela, pas vous et vos très belles explications rationnelles.

Vous mes amis qui soutenez Tsahal comme je le fais, et qui pleurez la perte de nos soldats sur le front comme je le fais, aurez-vous le courage de soutenir aussi les soldats vivants de diverses associations d’anciens combattants qui vous supplient d’écouter leurs souffrances morales, les séquelles psychologiques d’avoir dû infliger de la souffrance, souvent justifiée mais aussi parfois gratuite ? Ou bien vous détournerez vous d’eux, car ils auront déçus vos idéaux de bravoure, parce qu’ils auront brisé vos fantasmes autosatisfaits d’être moraux et parfaits par nature ?

Une expression israélienne dit : N’aies pas raison, sois intelligent. (al tihyé tsodek, tiyhé hakham). Je renverserais la proposition, en jouant sur les sens du mot « tsedek », justice et justesse : Ne sois pas seulement intelligent et ne te contentes pas d’avoir raison. Sois juste !

Cette justice que j’invoque implique parfois de simplement prendre acte du tragique d’une situation, de se mettre, au moins par la pensée, à la place de l’autre, de se taire. Tous les problèmes n’ont pas de solution idéale, la réalité est parfois inextricable. Ayons la modestie de ne pas régler des problèmes graves en trois phrases définitives.

Le moment est à l’unité, qu’on nous dit. Certes, à l’unité. Mais pour le peuple juif, le moment est également et toujours à la pensée et à l’autocritique. Pour une fois, excusez-moi de n’avoir pas pointé les veuleries, faiblesses, hypocrisies et mensonges du camp adverse. Oh, Ils existent, et ils sont même très nombreux. Mais je ne m’en sens pas responsable. Alors que Kol Israël Arevim ze la-ze.

Pour conclure : Je ne suis ni une pacifiste acharnée, ni une idéaliste déconnectée des réalités militaires et stratégiques. La guerre, s’il le faut, mais le cœur lourd, grave. En espérant la paix juste. Et en attendant cette paix qui semble repoussée dans les limbes, de la décence.

« Mieux vaudrait pour moi que ma lyre ou qu’un chœur sous ma direction donne des sons discordants et des accords faux, et qu’une multitude d’hommes soit en désaccord avec moi, plutôt que moi, étant un, soit en disharmonie avec moi-même et me contredise » Socrate