Pour dénoncer l’accueil froid, qui lui fut réservé en Israël et le mépris presque général de son hébreu vieillot et périmé, Levinas a eu cette phrase qui pastiche l’adage de l’Évangile (nul n’est prophète en son pays) : On n’importe pas de prophètes à Jérusalem, sous-entendu : il y en a déjà tellement sur place. Et des prétendants supplémentaires ne seront pas bien accueillis…

Les Allemands eux-mêmes ont frappé un adage allant dans le même sens : Eulen nach Athen tragen… (Introduire des chouettes à Athènes). Ce qui signifie : faire œuvre superfétatoire…

La place de l’intellectuel dans la société ou la communauté, son rôle et son statut sont débattus depuis au moins l’Antiquité grecque chez Platon et Aristote, voire même chez les présocratiques.

On considérera que le statut de l’intellectuel dans les sociétés organisées civilement est incarné par les élites philosophiques, religieuses ou juridiques puisque, comme le dit Platon dans La République, même une association de bandits a besoin de règles assurant le bon fonctionnement interne de leur groupe.

La question sous-jacente dans le présent contexte oscille, en gros, entre deux extrêmes séparés par une tension polaire : ou bien l’intellectuel dirige la société et devient une sorte du Prince à la Machiavel, consolide son pouvoir et n’a plus rien à voir avec les valeurs qu’il était censé incarner au sein du groupe social afin d’améliorer l’état de nos sociétés et soumettre à l’éthique les relations entre les hommes, ou bien il se réfugie dans sa tour d’ivoire, volontairement ou involontairement surtout s’il est en butte à des forces adverses peu enclines à partager le pouvoir avec lui et à permettre aux masses incultes d’être éclairées par l’intellectuel détenteur du savoir.

Platon parlait du départ des dirigeants de la cité après une vie de bons et loyaux services. Les vieux dirigeants prennent leur retraite dans un lieu-dit l’île des bienheureux, mais avant de partir, ils s’assurent que la direction politique de leur cité est en de bonnes mains.

Ils ne se désintéressent pas du sort de leurs concitoyens et ne se disent pas : Après nous, le Déluge !

Dans l’Antiquité juive, les choses se présentent un peu différemment ; il s’agit des Sages, donc, des intellectuels de l’époque, qui sont devenus des érudits des Saintes Écritures et qui, ayant atteint un âge avancé, enseignent la Torah aux tout petits-enfants de leur pays.

Le Talmud use d’une très belle formule en parlant des enfants de Bet Rabban qui n’ont jamais péché. Si l’on voulait faire l’étude d’un contraste, on pourrait dire que les Grecs se soucient de la politique pure tandis que l’antiquité juive illustre, une fois encore, que l’alphabétisation et l’éducation sont considérées comme un devoir religieux.

La liturgie quotidienne reprend cette doctrine en disant : lilemod al ménat le lammed (étudier afin d’enseigner)

On va parler plus en détail d’un cas contemporain d’un homme, juif né en Lituanie, Emmanuel Levinas, qui, durant plus de trente ans, a dû se contenter de signer des notes de blanchisserie pour l’École normale d’instituteurs (ENIO) qu’il dirigeait et où il était hébergé, alors qu’il était déjà l’introducteur de la phénoménologie de Husserl et de Heidegger en France (mais qui le savait, à part une poignée de collègues et de spécialistes ?), qu’il avait soutenu sa thèse de doctorat sur la théorie de l’intuition chez ce même Husserl, et que dès 1935 il avait fait paraître un très beau texte intitulé De l’évasion.

Sans même parler de sa thèse de doctorat d’Etat, dirigée par son ami Jean Wahl, soutenue, en 1961, et qui, par la suite, donna au philosophe juif de la rue Michel-Ange les clés d’une authentique célébrité mondiale.

Est-ce que ce délaissement, cette occultation du génie, cette méconnaissance d’un incontestable talent, sont des cas ou des faits isolés ? Non, point. La tradition talmudique si élogieusement remise à l’honneur par ce même Levinas regorge d’exemples où les Sages, les maîtres de cette époque, n’étaient pas toujours traités conformément à leur rang ni en rapport avec les mérites qu’ils se sont acquis au cours d’une vie entièrement mise au service de la Tora.

Quittons l’époque talmudique pour la période médiévale, la plus longue de l’histoire juive, puisqu’elle s’étend des croisades à la Révolution française, au cours de laquelle on commença à octroyer aux Juifs d’Europe, quelques droits civiques.

Les communautés disséminées sur toute la surface du continent européen étaient organisées comme des petites républiques autonomes (selon le terme de Leo Baeck dans son essence du judaïsme, 1922 ; PUF 1992) mais pas toujours démocratiques…

À cette époque-là, les intellectuels étaient tous des leaders religieux, gardiens scrupuleux de la tradition, qui n’hésitaient pas à user des grands moyens, chaque fois que l’orthodoxie leur semblait menacée. Leur rôle n’était pas aisé : il leur incombait de maintenir unis un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants menacés par l’arbitraire du seigneur ou du potentat local.

On peut évoquer le cas de Moïse Maimonide (1138-1204) qui a joui d’un immense prestige, largement mérité et qui s’est distingué comme le plus grand intellectuel de sa communauté, aussi bien de son vivant qu’après sa mort. Mais lui aussi dut exercer ses activités de médecin pour subvenir à ses besoins et assurer la subsistance de sa belle-sœur veuve et de sa jeune nièce, car son frère cadet David avait fait naufrage dans l’océan Indien.

Et pour parvenir à cette situation de sage incontesté (ou presque car après sa mort il y eut trois contestations anti-maimonidiennes), Maimonide dut utiliser son entregent auprès de la mère du sultan, la sultane Validée, dont il était le médecin personnel et le confident.

En fait, dans le corps social, l’esprit, incarné par l’homme de science, de culture ou de religion, a toujours eu du mal à s’imposer. Et dans une minorité ethnico religieuse comme le judaïsme, tous revendiquent pour soi les premiers rôles et n’acceptent jamais qu’un membre de leur minorité devienne le chef de cette même minorité ou son porte-parole : le cas de Moïse lui-même, est assez emblématique à cet égard.

Il me revient en mémoire un passage du Zohar hadash (début du XIVe siècle) où une main anonyme a donné de l’époque messianique la curieuse définition que voici : ce sera l’époque où les sages, les érudits des Écritures ne dépendront plus des riches dirigeants de la communauté pour assurer leur subsistance ! Cette définition illustre à merveille le malaise des sages ou des intellectuels dans la vie sociale où ils n’occupent pas toujours la place qu’ils estiment leur revenir de droit.

Quand on parle de la place de l’intellectuel dans les communautés juives historiques, on ne peut pas contourner le cas de Spinoza que Levinas appelait non point Benedictus (Barukh) mais Maledictus, en raison de ses virulentes critiques du judaïsme rabbinique d’Amsterdam au XVIIe siècle. On a donc affaire à un intellectuel juif contestataire qui accabla de ses reproches (parfois fondés) des communautés qui devaient relever un défi incroyable : le retour ambivalent des marranes dans la communauté juive d’Amsterdam. On peut donc comprendre, sans l’approuver intégralement, la terrible mesure d’excommunication prise à l’encontre de l’auteur du traité théologico-politique, ce qui n’est pas sans rappeler le triste précédent, un siècle plus tôt, d’Uriel da Costa…

 

Mais l’intellectuel, le philosophe (modérément apprécié par Levinas qui se considérait comme un Lituanien, un Ostjude, juif de l’Est) qui a, plus que tout autre, profondément influencé le judaïsme moderne, s’appelle Moïse Mendelssohn (1729-1786) ; admiré de l’Europe entière, figure de proue de l’Aufklärung berlinoise, éditeur avec une équipe de collaborateurs d’un Pentateuque traduit et commenté en allemand, mais avec des lettres de l’alphabet hébraïque, cet homme que l’Abbé Grégoire appelait avec respect Monsieur Moyses de Berlin n’a jamais vraiment été reconnu par sa communauté religieuse de son vivant.

Et sous cet aspect, les deux courbes, celle de Mendelssohn et celle de Levinas se rejoignent : touchés par une célébrité tardive (pour reprendre le titre d’une émouvante nouvelle du médecin viennois Arthur Schnitzler) qui leur valut enfin un peu de considération de la part de leurs coreligionnaires, ces deux intellectuels ont mené une existence marginale : Levinas était directeur d’une école juive, ne soutint sa thèse de doctorat d’état qu’en 1961 , à plus de cinquante-cinq ans !

Mendelssohn n’a jamais embrassé la carrière universitaire et devint comptable gérant associé dans une entreprise de soieries à Berlin, consacrant son temps libre aux muses, de même que Levinas consacrait le meilleur de ses veilles à son «travail en philosophie»… Ce n’est qu’en 1947, de retour d’une longue captivité en Allemagne, un pays où il ne remettra plus jamais les pieds, que son employeur, l’Alliance Israélite Universelle, consentit à le nommer directeur de l’ENIO, ce qui lui assura enfin le gîte et le couvert puisqu’il était logé dans l’immeuble de l’institution et prenait ses repas avec les élèves.

Un personnage célèbre a dit que nul n’est prophète en son pays… C’est une triste vérité qui se vérifie aussi de notre temps. Les institutions juives, dirigées en général par des Philistins de la culture mais qui avaient de grands moyens, se sont toujours méfiées de ces personnages inclassables qui n’appartenaient pas à leur milieu, et surtout qui venaient d’Europe de l’Est, n’avaient obtenu le statut de Français que par naturalisation et se targuaient d’avoir réussi à concilier au mieux leurs propres identités juives et la culture à la fois française et européenne.

Peut-être faudrait-il ajouter que Levinas a toujours fait preuve d’une délicatesse de violette (Rosenzweig parlait, en allemand, de la délicatesse de mimosa : mimosenhaft) ; il n’a pas recherché la compagnie des grands et des puissants, mais qui sait… Si ces derniers lui avaient entrouvert la porte, il se serait un peu rapproché d’eux. On raconte que lors de visites à Paris, de grandes personnalités internationales, une délégation juive fut constituée pour les saluer. Mais comme les dirigeants communautaires ne voulaient pas que Levinas leur fît de l’ombre, ils ne l’invitèrent pas, ce qui a suscité l’étonnement de ces mêmes visiteurs de marque qui s’étonnèrent d’une telle absence

La position d’un intellectuel comme Levinas comportait aussi une certaine méfiance envers les rabbins, sa biographe Marie-Anne Lescourret parle même d’anti rabbinisme. Il est vrai que le philosophe, pourtant juif pratiquant, se gaussait de certaines attitudes et plaidait sans relâche en faveur d’une religion d’adultes. Des paroles qui ne devaient pas combler d’aise les personnalités visées par une telle demande.

Le judaïsme d’un Levinas, en dépit des critiques sensées de Charles Mopsik et de quelques autres, ne pouvait pas correspondre en tout point à celui d’un rabbin de banlieue ou d’arrondissement : le premier scrutait en profondeur l’intentionnalité des paroles des Sages, faisait de la philosophie un élément ancré dans la religion et concevait le judaïsme bien au-delà d’une entité charnelle ou historique, tandis que le second est confronté à des problèmes communautaires qu’il doit régler hic et nunc.

En outre, la formation des rabbins à l’époque actuelle aurait tendance à laisser à désirer. Le rabbin, héritier et successeur du pontife (cohen) gère une situation, eu égard aux conservatismes d’une assemblée d’êtres divers et variés. Alors que l’intellectuel, assimilé au prophète, est animé d’une vision et se veut porteur d’un projet. Ahad ha-am (Asher Zwi Ginzberg) l’a très bien analysé dans un texte devenu classique (Cohen we-navi) .Léo Strauss disait que l’intellectuel est toujours en avance sur son temps. Il entrevoit des réalités qui se dérobent au regard du commun des mortels, ce qui explique qu’il soit généralement peu suivi, voire peu compris.

Pour Levinas, il faut bien relever que ce furent les milieux chrétiens qui contribuèrent les premiers et même très puissamment à sa notoriété. L’université religieuse de Bar-Ilan ne le fit docteur honoris causa qu’après l’université jésuitique Loyola de Chicago… Quant à l’Université hébraïque de Jérusalem, il vaut mieux jeter le manteau de Noé ! Et pourtant, même un pape philosophe comme Jean-Paul II recevait régulièrement Levinas dans sa résidence d’été de Castel Gandolfo et l’installait à table à sa droite, aux côtés de son collègue et ami Paul Ricœur.

Mais les vrais intellectuels savent que la reconnaissance pérenne arrive post mortem. Buber disait qu’on le reconnaîtrait dans deux siècles.

Sic transit gloriam mundi (ainsi passe la gloire dans ce bas monde).