Après le résultat des élections législatives du mois dernier, on peut dire que la boucle est bouclée, que le président actuel est parvenu à ses fins et qu’il est temps pour nous de caractériser sa méthode et d’analyser ses objectifs.

Le nouveau président a su déceler de l’intérieur les manquements de l’exercice du pouvoir, il a bien compris que les hommes de pouvoir s’étaient volontairement coupés de leurs ouailles pour poursuivre non plus l’intérêt général mais leurs visées personnelles, familiales ou partisanes.

Il a donc entrepris de déraciner celles et ceux qui ont perpétué le système à leur profit.

Quand il organisait ses premiers meetings j’ai fait partie de ceux qui pensaient que le soufflet finirait par retomber et que sans parti derrière lui, Macron n’avait aucune chance de l’emporter…

On s’était même gaussé de ses accents messianiques. Evidemment, comme tous les commentateurs politiques, je commettais une lourde erreur et ne parvenais pas à comprendre qu’il poursuivait d’autres objectifs, au-delà des structures politiques existantes.

Bref, qu’il tuait le système, l’ancien système, responsable de la division stérile de la France en deux partis antagonistes, la droite et le gauche. Ces deux partis se succèdent au pouvoir, les premiers défaisant, détricotant ce que leurs prédécesseurs avaient mis en place avant eux.

J’en veux pour preuve le ballet des ministres de l’éducation nationale dont chacun poursuivait un rêve déraisonnable : attacher son nom à une réforme dont ni l’école ni l’université n’avaient vraiment besoin…

Dans un précédent éditorial je relevais que personne n’avait pris au sérieux la volonté de Macron de tourner le dos à la droite et à la gauche, de transcender cette dichotomie paralysante qu’il avait pu observer de très près, lors de son bref passage au gouvernement.

François Hollande qui se croyait immunisé contre les révolutions de palais – une décennie passée rue de Solférino à déjouer complots et putschs de toute sorte lui avait donné cette impression ou cette illusion – avait introduit le loup dans la bergerie. Il a raisonné dans le cadre désormais vermoulu des partis existants.

A ses yeux, on pouvait conquérir le pouvoir en France avec quelques ficelles bien connues et le conserver ou le transmettre à un autre leader de son propre camp.

Il s’était lourdement trompé et jusqu’au bout, il pensait encadrer Macron ou au moins lui rogner les ailes en l’associant au bilan hyper désastreux de son quinquennat. Tous ces plans simplistes sont tombés à l’eau. Mais pourquoi et comment ?

Macron avait compris ce que personne avant lui n’avait compris ; et c’est là que s’origine son indéniable génie politique.

D’autres diraient à ma place son machiavélisme. Machiavel, c’est bien connu, a enseigné au Prince quelques méthodes lui permettant de gouverner et de se maintenir au pouvoir, en déjouant les complots et les manœuvres des opposants. Macron a dû avoir ce livre comme livre de chevet.

Alors que quelques mois avant le premier tour de l’élection présidentiel, tout le monde donnait François Fillon vainqueur, Macron a bénéficié de cette terrible descente aux enfers de l’ancien Premier Ministre qui vit sa côte fondre comme neige au soleil.

Une subtile mais dangereuse alliance avec François Bayrou lui a apporté les 4,5 % de suffrages qui lui manquaient pour être au second tour. Ce fut chose faite et dès lors Macron était assuré d’être là, face à Marine Le Pen. Ce qui voulait dire qu’il était virtuellement élu président de la République.

Cette technique, imparable à l’origine, contient peut-être un élément déstabilisant comme le ver dans le fruit. Bayrou devenait le faiseur de roi, mais cette position est des plus inconfortables car l’obligé cherche aussitôt à se défaire d’un témoin gênant ; c’est bien ce qui risque de se produire.

Voyons en quoi cette phagocytose a merveilleusement servi les projets de Macron. En se disant ni de droite ni de gauche, il pris les meilleurs des deux camps. Le Premier ministre est de droite, plusieurs de ses ministres aussi ; d’autres sont de gauche.

Il ne leur demande pas de se renier mais de travailler ensemble. La phagocytose, c’est le mode de nutrition des globules blancs ; ici, on peut dire que Macron a retourné contre les partis leurs propres armes, comme le font les globules blancs du corps lorsqu’une infection s’est installée dans l’organisme.

Les globules blancs font leur travail désinfectant. Dans les années soixante-dix on disait phagocyter un cadre, un salarié ou autre. Macron a phagocyté les partis de droite comme de gauche. La cinglante leçon qu’il leur a administrée à l’assemblée nationale l’atteste vigoureusement ?

Imaginez les Républicains forcés de censurer un gouvernement qui applique certaines de leurs réformes politiques que Macron leur a soufflées : ce serait un suicide politique… Ce serait inconcevable, l’opinion ne le supporterait pas, celle-là même qui a donné au président plus de députés que la majorité absolue.

Sans même compter les quarante députés du Modem dont il n’a plus besoin arithmétiquement… Vous voyez où je veux en venir !

Les grandes phalènes de la vie politique se meuvent toujours avec plus d’aisance que les misérables ludions qui les entourent. Bayrou est dans une passe difficile.

Il faut dire que ses anciens amis de droite ne lui pardonnent pas ce qu’ils tiennent pour des trahisons à répétition : il avait appelé à voter Hollande en 2012 et en 2017 il a apporté son précieux concours à Macron qui, sans lui, n’aurait pas franchi l’étape du second tour…

C’est dire que la droite et l’UDI ne lui disent pas merci… Et qu’elles vont tout faire pour lui faire chèrement payer ce qu’il a fait : les frustrer d’une victoire qu’elles jugeaient inévitable. On connaît la suite.

La politique est un jeu compliqué et cruel. Ce n’est pas un scoop mais cela montre qu’il ne faut pas seulement une dose de proportionnelle mais aussi d’éthique…

Mais les vainqueurs d’aujourd’hui ne seront pas les vainqueurs de demain. Un principe de la mishna me vient à l’esprit : Il sera mesuré à l’homme selon la mesure qu’il a lui-même utilisée (ba-midda shé ha adam modéd modedim lo…)

A bon entendeur salut !