La question même ne laisse pas de surprendre le lecteur naïf, tant elle s’apparente à un iconoclasme. Pourtant, quand on compare certaines situations, quand on analyse les thèmes ou les idéaux clamés par les thuriféraires de la révolution de mai, on est frappé par la similitude de certains comportements ou attitudes.

Tout mouvement, même spontané en apparence, part de quelque chose, vise quelque chose, se promet d’aboutir à quelque chose. Et la pensée de Mai 68 (pour reprendre une formule toute faite, reprise par notre ami Luc Ferry) ne fait pas exception à cette règle historique.

C’est en lisant avec grande attention le volume que les éditions Gallimard ont publié sur les textes parus dans la revue Le Débat que l’idée m’est venue de rapprocher ces acteurs privilégiés que furent à la fois les intellectuels connus et reconnus, mais aussi les anonymes, les obscurs qui ont marqué cette époque et donné une certaine tonalité au mouvement.

Il n’est pas question ici de déterminer s’il y eut ou non une pensée 68 (Deleuze, Foucault, Lacan, etc…), à d’autres de se prononcer, mais ce qui retiendra mon attention dans les lignes suivantes, c’est la ressemblance entre les discours libertaires ou libératoires des uns et des autres, d’une part, et les imprécations de vieux prophètes hébreux, d’autre part.

Car, au fond, quelle différence y a-t-il entre un intellectuel gauchiste, marxiste ou simplement humaniste, exaltant la justice sociale, l’humanisme, la liberté, sur les barricades ou dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, et les longs discours réprobateurs d’Isaïe, de Jérémie ou d’Ezéchiel ?

Notamment le chapitre 18 du livre qui porte son nom où le prophète de l’exil énonce devant la diaspora babylonienne les principes mêmes de ce qu’il est convenu d’appeler l’individualisme religieux. Thèse extrêmement importante pour la personne et le libre arbitre humain et dont l’élucidation, selon un mode quasi scolastique, marque une étape importante dans le développement de la théologie d’Israël. Une théologie qui s’oppose à celle, plus ancienne, exposée dans le livre de l’Exode où Dieu promet de s’en prendre aux descendants même de la quatrième génération.

De quoi s’agissait-il ? Déjà dans le livre de Jérémie, victime lui aussi de la déroute militaire et de l’exil en Egypte, on assiste à la circulation d’un adage désabusé, démobilisateur et déprimant sur les marchés et dans les rues des villages : Nos pères ont mangé des raisons amers (verjus) mais ce sont les dents des fils qui en furent agacés… En gros, cela veut dire ceci : nos pères ont commis de graves péchés mais ce sont nous, les fils, donc les innocents héritiers, qui en payons le prix et en subissons les conséquences…

Pourquoi souffrons-nous encore de l’exil alors que nous n’avons pas commis de péchés ? Ce sont nos pères qui se sont mal conduits… Il y a là un problème de générations. Et rappelons qu’Edgar Morin, l’un des observateurs les plus perspicaces de ces événements de mai 68, avait parlé d’une révolution de classes d’âge… Je ne veux pas dire qu’il y a une similitude entre les deux contextes, mais simplement entre les deux situations. Et c’est donc un prophète, disons le nom que portaient les intellectuels de l’époque, qui remonte le moral du peuple, lui sert de guide.

Et tout comme les intellectuels de mai 68 –et d’après- prenaient la parole pour exposer leurs idées rénovatrices et réformistes, les prophètes hébreux prenaient la parole pour critiquer les autorités politiques ou religieuses de leur temps.  Un simple regard sur les premiers versets du livre d’Isaïe renforce cet aspect de harangue, cette prise à partie de l’ordre établi, des injustices sociales, de l’exploitation de l’autre homme et de la ruine des valeurs morales en général.

Isaïe qui florissait au VIIIe siècle avant notre ère ne recule pas même devant les déclarations les plus outrancières. Il traite la sainte ville de Jérusalem de prostituée et ses habitants d’assassins qui se sont émancipés de toute règle morale : il ne défendent plus ni la veuve ni l’orphelin alors que la sainteté reposait  jadis en leur sein.

On peut donc dire, sans trop entrer dans les détails, que le prophète biblique, comme le montrera Abraham Heschel lui-même dans sa thèse allemande sur les prophètes avant de la reprendre en anglais à son arrivée aux USA, fait figure d’intellectuel désireux de faire avancer la société contemporaine, de lui indiquer la voie à suivre et de la rappeler à l’ordre, lorsque le besoin s’en fait sentir.

Ces inconnus, ces sana grandes, ces anonymes ou ces grands intellectuels, artistes, créateurs ou simples universitaires qui prenaient la parole pour dénoncer les manquements des autorités, voire leur répression brutale des manifestations estudiantines, ne seraient-ils pas les prophètes des temps modernes ? Comme leurs antiques devanciers, ils aspiraient à vivre dans une société fondée sur le droit et la justice, deux ingrédients indispensables à la vie démocratique de toute cité, comme le théorisera Alexis de Tocqueville bien plus tard ?

Le discours de ces visionnaires ne se recoupe, certes, pas toujours avec ce que diront les révolutionnaires des nuits parisiennes sur les barricades ou dans l’atmosphère surchauffée d’amphithéâtres bondés, et pourtant, de part et d’autre, à un peu moins de trois millénaires d’intervalle, c’est le même cri protestataire que l’on perçoit, là-bas comme ici.

Les orateurs de mai 68 étaient animés par des idéaux sociaux qui compensent assez bien un certain anti humanisme qui sera dénoncé en son temps par le sagace Emmanuel Levinas. Alors que les prophètes, en revanche, incarnent toujours l’humanisme biblique. Le souci de l’autre homme, pour parler encore comme Emmanuel Levinas.

C’est Heschel qui a remis la question du savoir prophétique à l’ordre du jour au milieu des années trente. Tout en étant acquis aux méthodes historico-critiques de la Science du judaïsme, il n’a pas pu réprimer en lui-même l’atmosphère de son lieu de naissance, les milieux hassidiques de sa Pologne natale et donc leur spiritualité.

Ces sphères là n’étaient pas favorables au rationalisme qui a régenté la philosophie juive depuis Maimonide jusqu’à l’apparition du Zohar et l’émergence, quelques siècles plus tard, de la kabbale lourianique avec son exubérant symbolisme sexuel et ses doctrines alambiquées de la transmigration des âmes… Mais Heschel est allé encore plus loin, il a examiné Maimonide sous l’angle de la connaissance prophétique et en a conclu que ce grand philosophe s’est cru, vers la fin de sa vie, habité par l’inspiration prophétique ; ce qui fut une performance !

Mais il ne faut pas s’arrêter à ce qui ressemble fort à un oxymore. Cette prophétologie maïmonidienne, telle qu’exposée par Heschel dans son maître livre Les prophètes a probablement influencé André Néher dans son ouvrage, L’essence du prophétisme (Paris, PUF, 1955). L’ouvrage de Heschel mériterait donc d’être repris sur nouveaux frais.

Au fond, la connaissance prophétique est plus conforme à la pensée juive, depuis le patriarche Abraham jusqu’au prophète Ezéchiel, qui réussit le tour de force de ressusciter des masses d’os desséchés grâce son inspiration prophétique. La philosophie peut elle ressusciter les morts ? Si cela avait été le cas, cela se saurait.