Les plus romantiques d’entre nous voient dans la personne aimée un absolu, la quintessence de ce à quoi une vie doit tendre, la fin de l’absurde.

L’Etat d’Israël fêtera un jour ses cent ans. Mille, rien n’est moins sûr, qui sait d’ailleurs ou en sera l’humanité dans ce temps qui, lui, existera toujours. Et ce centenaire, si je me fie à la statistique, que je taquine quelque peu avec ma dernière acquisition à deux roues, je devrais le vivre, mon père également si le club des centenaires décide de l’accueillir, un jour.

Bref, le temps n’est qu’un mot, mais dans lequel nos vies minuscules s’inscrivent en totalité, le prenant comme enclos d’un espace finalement insignifiant. Mais il est le notre cet espace, et il faut faire avec.

Chacun voit son enclos où il l’entend, une entente avec soi-même le plus souvent objet d’une décision. J’ai décidé que les clôtures de mon enclos, par delà l’inhérence même de la première limite qu’est ma boite crânienne, seront les frontières du minuscule pays d’Israël.

Frontières au demeurant louvoyantes au gré des frustrations et autres convoitises. Tout ici est petit, infime et dérisoire parfois, mais c’est ici mon enclos. Addict à la dérision, a l’infimité comme à la petitesse – il y a de la beauté même dans le mesquin – les convoitises de mes frustrations que je nomme mon Histoire, me font doucement rire, cordes vocales fragiles forcément, et je vois en mon enclos ma protection, le ventre second qui me tient, car ses barbelés ont été tissés avec le sang des espoirs de mes pères et de mes mères.

Israël est par bien des aspects un pays abrasif, une matière aux aspérités multiples qui frotte des sens polis par deux mille ans de vie sans enclos. Et il aura fallu à ce peuple ténu, décidé à construire, décider de construire son espace, puis décider de l’aimer.

Enfant je ressentais la justesse d’une cause, mais il m’était compliqué de mettre des mots sur des idées qui de loin me précédaient. Elles seraient miennes un jour, je le sentais plus que je ne le savais, mais l’absence de mots dans l’esprit de l’enfant qui se forme me fermait les portes de la compréhension future.

Ainsi je m’en remettais à une pseudo chimie qui, quand il s’agissait du minuscule endroit, agissait comme un catalyseur hormonal, à l’évidence les molécules jouaient ici un rôle essentiel.

Un peu de temps et quelques livres plus tard, les tesselles de la mosaïque de pensées rougeoyantes trouvaient leur place, parfois des places non attendues, et je commence à percevoir ce qu’on appelle l’amour, car il s’agirait d’aimer le minuscule endroit pour s’arrêter, dévier, et reprendre la marche.

Kundera entre autres choses supérieures que ses mains déposaient, nous parle de l’eternel recommencement. Et si la littérature joue un rôle en ce monde, je vois en ce moment l’occasion de tendre au temps ces mots. Tous ne revinrent pas.

Cyrus les libérait pourtant, les Juifs, mais il n’est jamais simple de considérer comme sien un enclos jamais vu, même si fortement connu, car préservé par la geste des familles de nos pères génération après génération.

Mais savoir est une chose, et voir en est une autre. Certains oublient des choses complexes après un mois d’absence, imaginez le travail des années accumulées, strates compactes, geôlières de nos inerties.

Ainsi le judaïsme devait se retrouver divisé en trois composantes, pour n’en voir survivre qu’une, et ce par un phénomène bien étrange, une sorte d’autoépuration. Seuls ceux qui revinrent, à quelques rares exceptions, survécurent sur le plan identitaire.

Les Juifs qui décidèrent de rester en Egypte, si la légende dit vrai, pas plus fou que le contraire, mais également ceux qui firent choix de rester à Babylone, sont aujourd’hui autres, et pourquoi pas.

En rien ces mots ne veulent poser un jugement moral sur un choix d’hommes, mais l’idée du « pourquoi rester, pourquoi partir » n’est pas la chose la plus inintéressante qui soit. Il s’agissait pour partir, de concrétiser un acte d’amour. Non pas l’amour abstrait, que l’on aime voir comme une incompréhension incarnée, mystérieuse, mais au contraire un amour qui comme l’amour d’une femme, se décide. Car l’amour d’une terre comme celui d’une femme n’est pas déterminé, ni la justesse d’une cause ressentie par l’enfant.

L’amour se pose par des mots, des volontés et des projections. On se conditionne pour l’avoir ou pour le chasser, et j’entendais ceux qui s’apprêtent à faire le choix de rester ici ou là, et qui, quelle que soit l’issue de leur questionnement, aiment ce minuscule endroit.

Le monde éprouve des instants complexes, et j’entends les Juifs de France (peut-on parler des juifs de France ? Acceptons-le pour tenter d’avancer) penser, parler, puis choisir. Je les trouve merveilleux de dignité dans des moments sans dignité. Je les vois hagards et sans mouvement, eux, peuple du mouvement.

Je les sens concernés par une Histoire qu’ils aiment et veulent aimer encore, et je vois cette Histoire leur signifier que cet amour n’est plus, car l’Histoire elle aussi, ça vient, ça part, et ça choisit. Alors ils se questionnent sur un amour qui s’estompe, regardent ailleurs la possibilité d’une île, et se conditionnent pour rester, ou pour partir.

Et les mille milliards de neurones qui nous font joueront leur rôle dans ce choix, et donc dans la nouvelle histoire. Le plus complexe des produits de l’évolution, notre esprit, définira ce qui est acceptable ou ce qui ne l’est pas, en terme de sentiment, a l’égard d’une terre comme d’une femme. Ceci en fonction de critères d’acceptation aussi variés que mouvants, et la frontière est ténue entre amour et désamour. La projection dans un lieu, ou celle en une femme, joue donc le rôle principal de nos vies minuscule, fébriles et agitées sur la scène du monde.

Et quand nous mettons ce qui nous échappe sur le compte d’une forme élevée de mystère inaccessible, c’est toujours une forme de rationalité, une volonté, qui décide si l’on doit ou non franchir le pas.

Il y a trois ans je décide donc d’aimer. Et je pars pour venir ici, dans cet endroit. Bien sûr il y a une base. Des images noires, des images blanches, de cette grande histoire du pays minuscule, des mots écrits, et réécrits, encore et toujours, pour hurler une espérance, le sionisme. Tous ces mots, toutes ces images qui firent mon enfance étaient mon lait.

Ils étaient ce que j’aime en celle que j’aime, quand encore je ne connais d’elle qu’une allure, un souffle fait d’un son à l’écho silencieux, les oublis qu’on se passe, et sans vraiment comprendre. Et le groupe intervient maintenant. Pour le pays minuscule, comme pour cette femme relevée, et la place qu’il eût fallu créer à deux au milieu de ces autres.

Car le groupe est le premier à définir ce qui est acceptable ou ce qui ne l’est pas. Difficile en ces temps d’aimer Israël en France, sans se mettre en instabilité avec la meute. Un peu étrange Israël tout de même… A l’écart et pourtant enserrée entre des yeux accusateurs.

Des mains rouges du sang de nos enfants, mais le rouge est une peau d’agneau, un gant, cerbère tenant la garde d’une barbarie qui guette, et que les autres voient quand elle n’est que leur désir. Car ils l’ont décidé aussi ce désir, celui de voir le juif assouvir les fantasmes qu’on lui prête. Miracle de la pensée. Et la haine et si forte. Et l’amant épuisé.

Alors maintenant, comme à Babylone il y a si peu déjà, des juifs se mettent à désaimer. L’objet du désamour est Israël. Aimé l’instant d’avant. Mais non vue trop longtemps.

Ô quelques mois tout au plus, insuffisance absolue de temps pour continuer d’aimer le minuscule endroit, et s’arrêter, et dévier, puis reprendre la marche. Ces pressions vécues par trop d’années passées en cet enclos que l’on pense le premier, la France en mon cas, mais si jeune l’enclos, face à celui que l’on construit ici, les font maintenant désaimer vraiment.

Et ce que leur enclos leur dira d’aimer, ils aimeront. Et ce que l’enclos leur demandera d’apprendre à désaimer, le Crif, Finkielkraut, leur mémoire insolente, élèves appliqués et dociles, ils désaimeront. Le juif de diaspora vit depuis sa naissance une contradiction.

Et je suis de ceux qui se questionnent sans trouver de réponses, quant à la place de l’homme juif qui compte préserver sa mémoire. J’aime à m’imaginer comme l’un des dépositaires de cette chose magnifique, notre mémoire commune. Mais peut-elle perdurer en une terre sans eau? Ironie d’une histoire insolente, inspiratrice de ma présence ici, au milieu d’un désert que mes mains affrontent. Mais l’eau si rare ici est vue autrement.

Seul l’homme concerné peut-il approcher la compréhension de ce qu’on vit ici? Seul un Juif peut-il comprendre Israël? Je n’ai pas de réponse. Mais la compréhension totale en passe par la sensation. Car une terre est une peau.

Qui peut connaître une femme dans sa vérité pure sans jamais la toucher? Je sortais du minuscule endroit après deux ans de présence continue, quelques jours dans un enclos plus grand, et si vite sa peau me manquait.