En ces jours-ci, ayons une pensée particulière pour le peuple de Belgique et ses dirigeants qui pleurent les dizaines de morts et les centaines de blessés des attentats du 22 mars à l’aéroport de Bruxelles et dans son métro.

Nous, Français, récemment éprouvés par les attentats du 13 novembre 2015, ressentons particulièrement l’horreur qui s’est abattue sur eux et partageons leur deuil.

La Passion passionnément

En cette semaine sainte pour nos frères et sœurs chrétiens je guette toujours avec ferveur les programmes radio, télé et concerts en différents lieux pour ne pas risquer de manquer les musiques religieuses associées à l’évocation de la Passion de Jésus, puisqu’aussi bien la fête de Pâques en est l’anniversaire.

En effet, cet événement fondateur du christianisme a inspiré les plus grands compositeurs, au premier rang desquels, bien sûr, Jean-Sébastien Bach à qui l’on doit, outre de nombreuses cantates, les deux magistrales passions selon Saint-Matthieu et selon Saint-Jean.

Il est impossible, à l’écoute de ces chefs-d’œuvre de l’humanité, de ne pas partager l’opinion d’Emile-Michel Cioran (1911-1995) qui, dans ses « Syllogismes de l’amertume », écrivait : « S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. » Si certains ont pu prendre cette phrase pour une boutade, je pense, pour ma part, que le philosophe roumain de langue française voulait réellement exprimer quelque chose que nous ressentons à l’écoute de ces passions : Bach y a atteint les cimes du sublime de la spiritualité, et nous a invités à y pénétrer avec « joie et tremblement » (Psaumes 2:11).

Le rabbin que je crois être ne peut évidemment pas souscrire au contenu de ces passions, particulièrement celle très antijuive de Saint-Jean. Sauf à me replonger dans la lecture du si beau livre d’Edmond Fleg, « Jésus raconté par le Juif errant » qui, avec beaucoup d’amour, de tendresse et de respect, a su nous livrer une version apaisée de ce douloureux récit de la crucifixion, de celui que le judaïsme n’a pas voulu reconnaître comme messie.

Edmond Fleg (1874-1963), fondateur avec Jules Isaac (1877-1963) de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France dès 1948, a entrepris de paraphraser les Evangiles dans leur récit de la vie et de la mort de Jésus en intercalant entre les citations du second Testament les réflexions de ce compagnon de Jésus condamné à errer pour l’éternité pour ne pas s’être résolu à l’aider à porter sa croix, alors qu’il suivait le chemin qui le menait au lieu de son supplice, accompagné des quolibets et des pierres lancées par une foule haineuse.

Il explique qu’au moment précis où il allait spontanément aider le supplicié à porter sa lourde croix, il aperçut dans le lointain les millions de ses frères qui, dans les siècles à venir, seraient martyrisés pour leur foi juive par l’Eglise. Et alors, il ne put, la mort dans l’âme, se résoudre à ce geste d’humanité vis-à-vis de celui dont la croix incarnerait dans l’histoire de son peuple le bras armé d’une autorité religieuse cruelle et sans pitié.

Edmond Fleg a écrit « Jésus raconté par le Juif errant » en 1933, alors que le nazisme commençait à déployer ses ailes noires sur l’Europe. Il eut alors, selon le propos du rabbin Josy Eisenberg, « l’incroyable audace (de) parler du Juif Jésus aux Juifs, et de Jésus le Juif aux Chrétiens ».

Ni le climat général, ni l’état des relations judéo-chrétiennes ne se prêtaient alors à cet exercice improbable. Pendant la guerre, Fleg perdit ses deux fils – Maurice et Daniel – au combat, si bien que lors de la réédition de son extraordinaire « Anthologie Juive », il la dédia « à mes petits-enfants qui ne naîtront jamais ».

Jules Isaac, lui, eut un parcours assez semblable. Né dans une famille alsacienne, son grand-père Elias et son père Marx servirent la France avec un patriotisme qui leur valut la Légion d’honneur et la médaille militaire en tant qu’officiers supérieurs. Agrégé d’histoire en 1902, il enseigne aux lycées Louis-le-Grand et Saint-Louis. Il fait la connaissance de Charles Péguy à qui le liera une amitié indéfectible. Ils créeront ensemble les Cahiers de la Quinzaine. Il travaille avec Albert Malet qui dirige une collection de manuels d’histoire à laquelle il attachera son nom : ce seront les fameux « Malet-Isaac » sur lesquels des générations de lycéens ont étudié.

Très engagé dans le combat pour les droits de l’homme, il deviendra membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Il œuvrera également pour une meilleure compréhension entre Français et Allemands (on est après la première guerre mondiale…). Nommé Inspecteur général de l’instruction public, il sera révoqué en 1940 en vertu du statut des Juifs de Vichy, le ministre de l’éducation d’alors – Abel Bonnard – déclarant qu’« il n’était pas admissible que l’histoire de France soit enseignée aux jeunes Français par un Isaac ».

Replié à Riom où habitent sa fille et son gendre, il assiste à leur arrestation pour faits de résistance, ainsi que sa femme et son fils cadet le 7 octobre 1943. Ils seront déportés vers Auschwitz et assassinés là-bas. Rétabli dans ses fonctions après-guerre, il consacrera le reste de sa vie à rechercher les causes de l’antisémitisme, ce qui l’amènera à la publication de « Jésus et Israël » (1948) et « L’enseignement du mépris » (1962).

Ce sont ces deux géants de la pensée qui, ensemble, également éprouvés dans la chair de leur chair par la guerre, aux côtés de quelques autres, s’attelèrent à créer l’Amitié judéo-chrétienne.

Quelle réponse plus extraordinaire pouvait-on imaginer de la part de ces deux intellectuels juifs que l’antisémitisme avait si durement touchés ? J

ules Isaac rencontra Pie XII en 1949 pour lui demander, notamment, de faire retirer de la liturgie catholique pascale la mention Oremus et pro perfidis Judaeis (Prions aussi pour les Juifs perfides), mais il ne l’obtint que dix ans plus tard, et de la part du bon pape Jean XXIII. En 1960, il rencontrera ce souverain pontife d’exception.

Il lui remet alors un dossier contenant : un programme de redressement de l’enseignement chrétien concernant Israël ; un exemple de mythe idéologique (la dispersion d’Israël, châtiment providentiel) ; et des extraits du catéchisme du concile de Trente montrant que l’accusation de déicide est contraire à la saine tradition de l’Église. L’amitié que Jules Isaac noua avec Jean XXIII influença grandement la rédaction de la Déclaration sur les religions non chrétiennes Nostra Ætate en 1965, dont nous venons de célébrer en octobre 2015 le cinquantième anniversaire.

Je veux, pour conclure, revenir à la Passion de Jésus que nous, Juifs, comme cet illustre ancêtre avons vécu et revécu des millions de fois. Par rapport à la théologie qu’elle sous-tend, nous ne pouvons qu’avoir un regard critique, puisqu’à la fois, elle proclame la venue du messie annoncé par nos prophètes dont nous ne croyons pas qu’il soit arrivé, et que, par ailleurs, elle nous a exclus de toute forme de salut, de reconnaissance, voire d’humanité pendant deux millénaires.

En même temps, l’attitude nouvelle des églises vis-à-vis de nous, la réforme d’une théologie de la substitution, l’évidente main tendue en notre direction, les diverses déclarations de repentance et l’affirmation de ce qu’Israël fait partie du dessein divin nous conduisent à reconsidérer un bilan trop souvent désastreux de nos rapports avec nos frères cadets en Dieu. Oui, les Chrétiens du monde entier vivent cette semaine sainte comme l’évocation d’un Passion. Nous pouvons, nous devons les comprendre, car avec eux nous voulons construire la Cité de Dieu sur la terre et hâter, pour eux le retour, pour nous la venue du Messie tant espéré.

Bonne fête de Pourim, Shabbath shalom à tous et à chacun !

Rabbin Daniel Farhi.