La saison semble close. Il y aura toujours du monde pour monter à Jérusalem. Les calendriers impriment des rythmes saisonniers, réguliers, comme répétitifs. Ils introduisent en fait à des temps nouveaux.

Pessah\פסח indique un temps qui enjambe les siècles : chaque office juif insiste sur l’actualité présente, unique et pourtant toujours réelle et concrète, du « passage de la servitude à la liberté ». Chavouot/שבועות conclut une mutation, une maturation par le Don intemporel des Dix Paroles entendues par tout les enfants d’Israël, écrite par Dieu Lui-même, puis par Moïse… qui les réécrira.

Toute la Loi Ecrite/תורה שבכתב – donc les Mitsvot ou Commandements  – s’est alors gravée dans l’âme humaine, dans la péninsule du Sinaï – sorte de No man’s land désertique. Elle n’est pas vide ou retirée malgré les apparences (angl. : void, poustynia/пустыня-« désert » au sens physique et lieu de retraite en russe, d’où « pisté mancès/פוסטע מאנצעס=vaines intentions chimériques » en yiddish). Le Sinaï n’appartient à personne et s’adresse à toute âme vivante capable de le géolocaliser.

C’est en cela que la Parole divine de Chavouot marque la « limite » de la fête de la Pâque juive. « Limite » car rien n’est clôturé ou achevé. Chaque Juif est présent à la révélation sinaïtique d’une Voix… ou deux ? « Une fois Dieu a parlé, deux fois (choses) j’ai entendu/אחת דבר אלהים שתים-זו שמעתי » Ps. 62, 12). Il s’agit d’une plénitude en extension, d’une élasticité qui s’élance entre antériorité du temps et son expansion qui ressemble à un « no soul and body’s land » en mouvement, en déploiement. Ce même mouvement vers une totalité de parachèvement et d’épousailles en marche vers Jérusalem se retrouve dans la fête eschatologique de Sukkot\סוכות. Tentes et ombrages couvrent et dominent le temps et l’espace depuis Jérusalem jusqu’aux limites de l’univers que nous découvrons à peine.

Ce sont les fêtes de pèlerinage, des montées vers le mont Moriyah. Les mots s’incarnent par les pieds, les orteils, les talons. « Shirei hamaalot\שירי המעלות=chants des montées (psaumes 120 à 134). Il est normal qu’en hébreu moderne « maalit\מעלית=ascenseur » semble accélérer le processus d’ascension : sainte Thérèse de Lisieux voulait ainsi se connecter rapidement avec le Seigneur… Elle affrontait la modernité en utilisant des instruments pratiques.

Ces fêtes – rendez-vous de marche ascendante vers Jérusalem correspondent « à un rouleau d’éternité qui parcourt les espaces célestes, des plumes bénies qui inscrivent les noms bien au-dessus des forêts, des vallons, des mers infinies, par-delà les océans qui entourent les mondes, au-delà des hommes qui habillent de mots et de pensées Celui qui est éternel et qui vient » (d’après « Aqdamout Milin\אקדמות מילין=Au commencement de toute parole », piyout ashkénaze lu pendant la fête de Chavouot, écrit en araméen et dont chaque vers se termine par « ta-tha\תא=vient, il vient – marquant un aller-retour permanent de la dernière à la première lettre hébraïque et vice versa).

C’est là que la géolocalisation se précise dans l’espace tribal et réduit d’une nation singulière, assemblée au nom de l’humanité, alors restreinte. Elle s’adressera à chaque être humain, de toute génération par-delà le passé, le présent et les temps à venir.

Le Sinaï est « autre » (שנאה=haine) et propose pourtant de corriger cette inimitié et hostilité  en une symétrie entre Celui qui est et reste en déploiement et l’être humain qui lui est semblable par la nature et la conscience du langage.

C’est la raison pour laquelle, dès l’âge de 5 ans, l’enfant juif se prépare à recevoir l’enseignement, la répétition vivante et vivace d’un héritage qu’il a oublié au sortir des entrailles maternelles (Avot 5, 22). La mère de famille confectionne, au temps de Chavouot, des petits gâteaux de miel aux formes des vingt-deux consonnes, colonne vertébrale de la parole qui vient sceller l’âme hébraïque de son empreinte.

Elisha ben Avuya a dit : « à quoi comparer l’enfant qui étudie (la Torah écrite) ? A de l’encre écrite sur un papier neuf/frais/כתבה על ניר חדש – et l’homme âgé, à quoi le comparer ? A une encre écrite sur un papier éradiqué/כתבה על ניר מחוק » (Avot 4, 20). Il n’est pas vain que le Traité Avot (Pirqei Avot/פרקי אבות/Maximes des Pères) est lu pendant l’office de Min’ha (début de l’après-midi) entre Pessah et Chavouot.

Comment la Voix divine est-elle reçue humainement, entendue, mémorisée par supports écrits et oraux. Il y va d’une conscience vocale, linguistiquement articulée et sensée dont la valeur dépasse un lieu mythique, « inexistant ou hors-localisé », un « Pitchipoï en herbe » où la transcendance ouvre sur tous les scenarii de la réflexion écrite et de la pensée. Ainsi, « les Tables (de la Loi qui sont un agenda) furent l’oeuvre de Dieu et l’écrit fut celui de Dieu, « ‘harout/חרות » (gravé, imprimé) sur ces Tables (Proverbes 11, 22). Ne lis pas « ‘harout » mais « ‘herout » (libération, liberté) car tu n’es pas libre, seul l’est celui qui étudie la Torah – lui sera élevé ». (Avot 6, 2).

Il y a donc des temps de l’histoire. Le Kenyanthropus platyiok, pré-homidé d’Afrique de l’Est dont les scientifiques ont récemment trouvé la trace a vécu voici environ 3-4 millions et demi d’années. Il ne possédait aucune des caractéristiques vocales, mentales, linguistiques qui sont les nôtres à ce jour dans des diachronies que nous peinons à percevoir. Le pré-homidé nous portait en germe.

Telle est notre expérience quotidienne, année après année, en Israël et à Jérusalem : nous nous croisons pour des fractions de micro-mini-seconde de millionième de seconde au regard du temps qui a passé depuis, par exemple, le Kenyanthropus et de l’éternité qui nous est proposée comme itinéraire de vie. Or, en nous croisant sans parler, sans dialoguer, souvent sans oser même dire une parole, nous voyons des êtres de tous les siècles des deux mille ans qui se sont écoulés.

Chacun comprend notre temps qui nous semble commun comme le sien, comme en fracture ou différencié par rapport à l’autre : je croise des gens qui vivent selon l’héritage de la pensée, de la culture, du langage du 1er, 2ème, 4ème, 7ème, 11ème, 15ème, 18ème, 19ème ou 20ème et presque du 21ème siècle. C’est sensible dans le dialogue avec des moines éthiopiens ou des Falashas, des Coptes, mais aussi des Juifs du Yémen ou de l’Arizona, des Grecs ou des Russes – ou encore des Inuits qui viennent du Yukon, un lama qui entre au Saint Sépulcre venant de Lhassa ou de Katmandou, un Ainou de l’Hokkaido. La plupart ont des tablettes, des mobiles, des ordinateurs.

Il y a aussi des Himbas rouges de Namibie et des prêtres pygmées d’Afrique centrale. On rencontrera  l’Arabe de Jérusalem né musulman, devenu chrétien orthodoxe puis messianique convaincu qui parle japonais couramment et accompagne les Nippons – sans être inquiété – sur l’esplanade du Temple  où déambulent des groupes néo-orthodoxe juifs venus prier silencieusement (enfin, ils essaient) sous le regard paisible de Musulmans en zénitude. Nous avons vécu cela au Saint Sépulcre jusqu’aux années 2005 : la Fraternité grecque orthodoxe ne laissait pas les pèlerins russes chanter à voix haute le tropaire (chant) de la Résurrection pascale. Ce temps est révolu, de même que cette année les Arméniens ont partagé avec tous leurs chants vénérables souvent inspirés de Saint Grégoire de Narek lors du jour-mémorial du génocide de 1915.

Qu’est-ce à dire sinon que nous sommes happés par un souffle que l’on nommerait aujourd’hui « communautariste ». Les fêtes de montée vers Jérusalem visent un mouvement d’union, d’unité, y compris dans la différence. Ce mouvement est possible par le partage d’une parole. Pourtant, celle-ci ne suffirait pas. L’oralité est essentielle mais non satisfaisante.

Il paraît aujourd’hui évident que le christianisme vient du judaïsme. Les spécialistes affirmeront avec justesse que le cycle liturgique chrétien est comme calqué sur le rythme annuel de la tradition juive. La définition de cette similitude ne date, au niveau scientifique, que de la fin du 19ème siècle. Les études liturgiques chrétiennes datent de cette époque. Cela signifie que l’intelligence du lien entre ces deux traditions religieuses ne fait que commencer.

La compréhension intérieure à ce que vivent les différentes communautés juives et chrétiennes selon des paysages extrêmement contrastés incite à mesurer nos paroles, nos écrits, nos réflexions. Je ne puis que faire le perroquet en citant les paroles de Kurt Hruby [mon « alter ego » disait Alex Derczansky (1) soulignant que c’est un don gracieux que de se rencontrer en similitude], prêtre autrichien de mère juive et de père catholique, connaissant mieux le Talmud que beaucoup de rabbins, prêtre de tradition classique, enseignant inter-religieux réaliste : « Il faudra des siècles pour corriger des siècles d’ignorance mutuelle et de persécution, de volonté à détruire l’identité juive ».

C’est là que l’on arrive au coeur de ce temps qui va de Pessah à Chavouot et se poursuit, dans le judaïsme vers l’année automnale et Soukkot. Le calendrier est par essence le même, il se sépare quand à la substance tout en gardant des trajectoires communes et jalouses. Le Père Hruby soulignait : « Si on prétend parler du judaïsme, il faut savoir de quoi on parle, connaître les textes (dans l’original) ou sinon on se tait » (1982)

Pourquoi le mentionner ici ?… Parce que l’abbé Hruby était viscalement un cuisinier exceptionnel, ein Feinkoch en allemand, a meyvin/מבין dans le yiddish qui était le nôtre. Comprenons-nous bien…

La Pentecôte chrétienne s’est d’abord manifestée comme un élément charismatique au sein d’une communauté embryonnaire intérieure à celles de la Jérusalem du 1er siècle. On est loin des 3,5 millions d’années en amont de tout Homo sapiens. Un souffle court au regards de 7000-5000 années avant l’ère dite chrétienne. Le Livre des Actes des Apôtres (ch. 2) indique que des « Juifs de tous les pays et des prosélytes » étaient réunis à Jérusalem pour la fête de la Pentecôte. Il s’agit bien d’un rassemblement, concomitant à la fête de Chavouot et qui ne se scindait pas de la réalité spirituelle du temps hébraïque.

Les fêtes de montées étaient marquées par des offrandes présentées au Temple qui était alors visible et « vivant/קיים ». Nous pourrions dire qu’il est aujourd’hui éradiqué, non-visible mais présent par la réalité de ce qu’implique l’étude dans le judaïsme. Les sacrifices offerts étaient de deux natures : les « olot reyyah/עולות ראייה=sacrifices de présentation », de « visibilité ». Ainsi, « ils produisent la preuve visible, sensible de la réalité des fils d’Israël » (Ketubot 23a, Bava Kamma III, 11). Ces sacrifices ne concernaient que le sanctuaire. En revanche, un autre sacrifice prescrit ou « ‘hagiga/חגיגא-ה » était festif et servait à nourrir tous ceux qui étaient montés à Jérusalem (Hagiga I,2 – Yevamot 76a). Un partage qui était joyeux car la joie est au coeur d’une Présence affirmée et partagée.

C’est là que le repas, y compris celui reçu comme le partage d’un sacrifice à l’Eternel, prend une autre dimension : celle du banquet convivial, agréable, libre. « Venez, mangez de mon pain, buvez du vin que J’ai préparé » (Proverbes 9,5) est l’écho de la Sagesse divine qui rejoint l’invitation prophétique : « Vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez – venez acheter sans argent, sans payer du vin et du lait (Isaïe 55, 1). »

Un appel à passer à table. Table ? A l’origine, une planche (cf. « board », scandinave « bord=table ») ou « mensa » en latin (cf. vieux-français « moise=table ») qui désigne « la planche, la table où l’on mange ensemble, l’autel dans l’Eglise catholique romaine », mais aussi « le repas, le banquet, le partage de la nourriture… et l’intelligence ». En effet, l’acte de manger de la nourriture incite au discernement, à la connaissance de la nature.

Ceci renvoie au mot hébreu « choul’han/שולחן=table » : « Quand trois personnes mangent à la même table et s’entretiennent de la Torah, on peut considérer qu’ils mangent à la table, à l’autel-même de l’Eternel » (Avot III, 3 – Hagigah 27a). Il est question de convivialité et de dynamisme de la Parole. Elle est nourriture pour l’âme et le corps en raison d’une rencontre profonde et joyeuse. C’est le principe du « mens sana in corpore sano/un esprit-âme sain(e) dans un corps sain ». C’est aussi le rappel des 13 autels (choul’hanot\שולחנות) qui étaient dans le Temple, parallèles aux 13 portes de Jérusalem, les 12 Tribus et une autre pour ceux qui « avaient oublié » à quelle tribu ils appartenaient.

La Pentecôte chrétienne a introduit une autre dimension lors de la rencontre au Cénacle et le « don de l’Esprit » tel qu’il fut compris par l’Eglise embryonnaire de Sion et de Jérusalem. C’est à ce moment-là que fut célébrée la première Eucharistie dont le mot correspond sémantiquement au « zeva’h todah/זבח תודה=sacrifice de louange » ou « Communion », proche d’un étymon qui reste actuel en araméen/hébreu et en arabe « qourban, qourbono/קורבנא ». Cette communion devient aussi « commension = repas, présence et partage spirituel à la même table »> Elle fut définie, dans les Eglises catholiques et orthodoxes (y compris anciennes comme les Chrétiens de l’Est), comme la Présence de Jésus ressuscité dans les espèces du pain et du vin.

Peut-on parler d’un achèvement chrétien ? Les Eglises affirment une complétude perçue dans la foi, non dans les formules d’évangélisation qui ne peuvent convaincre en soi. Il n’est pas question d’aborder une question aussi particulière et historiquement « cinglante » en peu de mots. En revanche, les sacrifices de Reyyah et de Hagigah avaient pour but d’affirmer la présence divine dans les repas joyeux et festifs des montées – comme le Qiddush qui permet de consommer ce qui appartient en premier lieu à l’Eternel qui donne de Sa nourriture. La théophanie pentecostale a situé le repas comme celui de la manducation du Fils de l’homme.

Cela a posé, au sein-même du christianisme, de très nombreuses interrogations, doutes, définitions et contre-définitions qui restent aujourd’hui encore des points fondamentaux d’accords ou de désaccords tenaces.

Il reste que l’Eucharistie, comme les bénédictions de cinq pains, du vin, de l’huile et des grains de blé dans la tradition byzantine (office du soir), les « trapeza/τραπεζαι=table, repas fraternels de communion communautaire, commensions » sont connues comme « agapes ». Celles-ci soulignent l’Amour divin et la réponse humaine aux Commandements écrits et oraux, éthiques et moraux qui rendent visibles Présence et Providence, unité du genre humain et l’actualité du temps à l’intérieur d’un rouleau historique.

De manière apparemment analogue bien que sans correspondance réelle, le tzadik hassidique distribue, comme surcroît d’abondance, les restes de son repas partagé au cours de la « seûdah chlichit/סעודה שלישית=troisième repas du Chabbat » comme « sherayyim/שראיים=restes, ce qui a survécu et qui libère ». Telle est bien la dimension gustative sinon gastrosophique (sic!) du jour de Chavouot ou Pentecôte.

Les Eglises orthodoxes et orientales ne connaissent pas de « temps ordinaire » : après la célébration de la Pentecôte, elles poursuivent la route dans le souffle de ce jour.

Il faut pourtant garder raison. Tout repas est pédagogique : il éduque à la vie en société, en communauté. Il oblige à reconnaitre les us et coutumes d’autrui. Il peut séduire jusqu’à vouloir s’approprier des recettes de cuisine, voire les dénaturer, les transformer. Tel est le sens gourmet et convivial d’une table qui peut se refermer sur des groupes co-optés ou plutôt s’ouvrir sur cet esprit sinaïtique qui rassemble et réjouit. C’est en ce sens que l’abbé Hruby incarnait spiritualité et nourriture cuisinée avec goût.

L’écrivaine danoise Karen Blixen a écrit un texte profond « Babettes Gæstebud – Le festin de Babette » qui est devenu un film en 1987. Une grande chef de cuisine française quitte Paris après la Commune et est engagée par deux soeurs âgées, filles d’un pasteur luthérien strict, dans un village du Jutland danois où personne n’osait vivre librement et dialoguer. Elle a gagné 10 000 Francs Or à la Loterie parisienne et décidé de consacrer l’intégralité de cette somme pour faire un seul repas convivial, offert à tous les habitants de ce village jutlandais.

Il s’ensuit une mutation extraordaire des personnes qui se sont ouverts et redécouverts au partage et à la joie chaleureuse.

Av Aleksandr Winogradsky Frenkel

יום ד’ מבורך ט’ דסיון תשע״ה –  Mercredi 27/14 Mai 2015 – Sha’aban 9, 1436

(1) Alex Derczansky, Juif résistant, professeur de yiddish, profondément marqué par la Shoah était un érudit qui connaissait parfaitement le christianisme occidental; traducteur de Franz Rosenzweig et en rapport avec diverses recherches inter-religieuses.