Peut-on, doit-on rechercher la motivation des préceptes divins…

Quand on parle de pratique religieuse, c’est-à-dire de l’accomplissement de commandements présentés comme d’origine divine, il arrive souvent que les théologiens ou les prêtres d’une confession donnée tentent d’en discerner la motivation ou simplement d’en dessiner les contours. Et la Bible, comme le Talmud et les théologiens juifs des différentes époques, ne font pas exception à cette règle.

Mais voilà, il n’existe pas de ligne univoque ni de démarche unifiée dans ce domaine : la Bible elle-même, donne, comme nous le verrons infra, des explications justifiant telle prescription ou telle autre : par exemple, le repos du sabbat qui s’explique par la fin de l’œuvre de la création mais aussi par la nécessité pour les hommes de souffler, de jouir d’un repos bienvenu après une semaine de travail harassant…

La consommation de pain azyme pendant toute la semaine de Pâque, justifiée, selon la Bible, par le fait que l’expulsion des Hébreux d’Egypte eut lieu dans la précipitation, sans donner à la pâte le temps de lever… Par contre, d’autres préceptes, pourtant d’importance fondamentale, comme la circoncision, font l’objet d’un énoncé déclaratif, sans aucune motivation. C’est vraiment l’abandon confiant à l’insondable sagesse divine.

Mais comme on l’a souvent répété dans ce journal, le judaïsme, tel que nous le connaissons, n’est pas une religion simplement biblique, c’est une religion biblico-talmudique, ce qui signifie que l’exégèse traditionnelle se situe dans le prolongement naturel du texte biblique, de la Torah écrite.

Et comme nous le verrons infra, les docteurs des Ecritures n’adoptent pas une attitude unique dans ce domaine ; certains déconseillent formellement une telle activité car ce serait une ingérence indue dans l’orbite divine, alors que d’autres optent pour une attitude plus nuancée qui n’exclut rien.

On peut s’atteler à la motivation des préceptes (ta’amé ha-mitswot) tout en sachant que leur élucidation ne saurait nous affranchir de leur accomplissement. Or, dans ce domaine, c’est l’intellect humain qui tente de prendre pour objet la sagesse divine, insondable et inatteignable par définition. C’est entre ces deux écueils qu’ont navigué avec plus ou moins de chance et de subtilité, les têtes pensantes de la religion d’Israël.

Cet article introductif revêt une importance capitale dans l’économie générale de cette étude qui gravite entièrement autour de cette problématique : la pratique religieuse ou l’accomplissement des commandements divins. On va passer en revue les penseurs les plus importants qui, du Talmud jusqu’à nous, ont tenté de traiter cette épineuse question, bien que les sources juives anciennes n’aient pas réussi à dégager une attitude consensuelle.

Telle fut la problématique qu’un grand érudit judéo-allemand du siècle dernier, Isaak Heinemann (1876-1957), a voulu traiter dans une somme en hébreu, publiée en deux tomes, sous le titre Ta’amé ha-mitswot be-sifrout Israël. En 1962, donc cinq ans après la mort de l’auteur, Charles Touati fut chargé d’en tirer l’essentiel dans un volume en français, paru dans la collection «Présence du judaïsme», aux éditions Albin Michel.

J’avais jadis regardé de près ce livre au cours de mes études de philosophie et d’allemand à la Sorbonne, mais en ce temps là je n’avais pas relevé deux indices qui, depuis lors, se sont imposés à mes yeux : tout d’abord, Touati était à la fois membre du corps professoral et rabbin orthodoxe (comme l’était d’ailleurs, Heinemann aussi et cela a peut-être un peu influencé la tournure de cette adaptation) ; ensuite, il y a le titre de la version française, La loi dans la pensée juive qui ne rend qu’imparfaitement le véritable contenu du livre. En fait, on aurait dû intituler le volume, ainsi : La motivation des préceptes divins dans la philosophie juive… Mais cela eut été moins commercial !

Ces deux réserves mises à part, on peut s’en référer à cette version française, maintes fois rééditée, mais qui n’a plus été ni refondue ni remaniée depuis sa parution.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques données biographiques concernant Heinemann qui naquit à Francfort-sur-le-Main, fit ses études universitaires à Strasbourg, Göttingen et Berlin où il fréquenta aussi le séminaire rabbinique orthodoxe (fondé par le rabbin Esriel Hildesheimer). Heinemann fut un érudit de l’ancienne école comme seules les universités allemandes du XIXe siècle savaient en produire.

Il se consacra au judaïsme hellénistique, à la littérature talmudique, sans oublier certains auteurs médiévaux. Cette double culture, judéo-hébraïque et grecque lui permit de publier, vers la fin de sa vie, une importante étude sur l’interprétation allégorique dans la philosophie juive du Moyen Âge : cette étude permit à l’auteur de ces lignes de faire sur ce sujet sa thèse de IIIe cycle ( La méthode d’interprétation allégorique dans la philosophie juive du Moyen Âge) et ensuite sa thèse de doctorat d’Etat (La philosophie et la théologie de Moïse de Narbonne). Sur Philon d’Alexandrie, Heinemann rédigea en allemand un ouvrage devenu classique, La double culture, juive et grecque de Philon d’Alexandrie.

Il traduisit aussi la fameuse Lettre d’Aristée à Philocrate, missive envoyée par un converti grec, officier de Ptolémée Philadelphe, où l’auteur explique à son correspondant le caractère légendaire de la traduction grecque du Pentateuque, le sens des commandements bibliques ainsi que leur interprétation par l’exégèse allégorique.

Heinemann fit partie des rares érudits juifs à avoir immédiatement compris la vraie nature du régime national-socialiste : il prit la fuite et s’installa dans le futur Etat juif où il publia, entre tant d’autres études, une autre enquête fondamentale sur les aggadot talmudiques : Darké ha-aggada (La méthode exégétique de l’Aggada). Il mourut en Israël en 1957.

Avec tout le profond respect dû à un érudit de cette envergure, il faut reconnaître que, comme l’écrasante majorité de ses collègues formés à la discipline de la Wissenschaft des Judentums, il ne jugea pas nécessaire ni utile de traiter de la tradition kabbalistique. D’où la réaction de Gershom Scholem, lui aussi juif allemand mais qui se refusa obstinément à frapper d’ostracisme la kabbale, cette branche jadis si maltraitée des études juives…

La problématique qui a été celle de Heinemann était présente dans les strates les plus antiques de la littérature juive : pouvait-on, devait-on élucider les commandements bibliques ?  Si, pour un savant étranger au judaïsme, une telle problématique ne revêt qu’un intérêt philosophique ou philosophique, voire simplement historique, pour l’érudit juif qui veut bien s’en occuper, il s’agit d’une affaire vitale. Car les commandements de la Tora sont situés au cœur même de son existence quotidienne.