Tous ces anniversaires qui se succèdent… encore faut-il les suivre et les situer à leurs justes places. Car, dans un Proche-Orient en damier, les dates symboliques se croisent, se décroisent, s’entrechoquent le plus souvent.

Cette année 2017 a donné lieu aux célébrations marquant les deux périodes de 400 ans du règne de la Sublime Porte ottomane, les 120 ans des intuitions de Théodore Herzl quant à la création de l’Etat des Juifs en Terre d’Israël, les 100 ans de la Déclaration Balfour, les 50 ans de la réunification de Jérusalem sous le contrôle israélien.

En Israël, 2017 serpente sans enthousiasme dans le dédale de ces anniversaires et de cette pluralité proche-orientale.

Il y a trop de pressions sociétales, de corruptions politiques, de conflits de tolérance entre des groupes juifs, non-juifs, para-juifs, anté-juifs, pro-juifs  et la liste peut être complétée à l’infini sur l’identité israélienne en construction, un laboratoire intensif qui se décline selon les humeurs des origines multiples des habitants ,des résidents temporaires, des visiteurs en recherche, des pèlerins d’un jour ou d’un mois ou les travailleurs illégaux, les gens du passage.

Du coup, on a oublié ceux qui sont là depuis un certain temps mais qu’il vaut mieux appréhender de manière floutée parce qu’eux-mêmes se perçoivent par le prisme de leur singularité, fût-elle à dimension universelle.

C’est principalement le cas du christianisme local – dont les Eglises-matrices – qui ont du mal à déglutir lorsqu’elles sont confrontées à leur propre présence et existence dans le pays. Il y a des situations historiques inattendues.

On a bien lu les prophéties à l’année au cours de siècles conquérants ou colonialistes. La Parole fut si vivante qu’elle s’est très souvent – trop souvent – figée en une certitude superbe et exclusive.

Nul ne pourra jamais nier la réalité de la « présence christique » en Terre d’Israël, encore moins dans l’Etat d’Israël.

Rien ne pourra empêcher les chrétiens de toutes obédiences de venir sillonner le pays à leur guise, selon leurs traditions propres et souvent trop typées : un pèlerinage russe orthodoxe n’a rien de commun avec celui d’Américains évangélistes ou baptistes, les visiteurs catholiques romains d’Europe ou de Corée, sinon du Japon ; ou encore la venue des Mormons qui regarderont avec curiosité des bouddhistes tibétains attirés par le Saint-Sépulcre, surtout depuis l’an 2000, l’année jubilaire.

Les chakras se sont soudain ouverts au Nirvânâ subliminal de la Vieille Ville de Jérusalem.

La Déclaration Balfour a pris cette année des allures de confusions disparates. Le premier-ministre israélien s’est rendu dans la capitale du Royaume-Uni pour des journées d’une célébration claudiquante : le Rule Britannia, après cent ans d’une officialisation où chacun se perçoit comme lésé ou mal avantagé, se cabre dans un Brexit européen coincé entre trahison et opportunisme insulaire.

Un autre personnage de cet Orient si proche séjourna le même jour à Londres : le Patriarche Théophile de Jérusalem et de toute la Palestine, primat de l’Eglise « Mère de toutes les Eglises de Dieu », l’Eglise du Deir Roum, issue de l’empire d’Orient et d’Occident, le patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem.

Cela fait des mois que, par petites touches à peine stylisées et mal documentées, les journalistes locaux, essentiellement israéliens ou basés en Cis-Jordanie ou en Jordanie, décrivent un imbroglio dramatique et tragique à la manière grecque : la chicane judiciaire enfle depuis ce jour de Tisha BeAv 5778 qui rappelle les deux destructions du Temple de Jérusalem.

Le 1er août 2017, la Juge Gila Kanfi-Steinitz de la Cour de District de Jérusalem signifiait par un arrêté apparemment sans appel que les plaignants « Irenée [Skoplotis], ancien patriarche de Jérusalem, Théophilos [Giannopoulos], actuel patriarche de Jérusalem et le Patriarcat de Jérusalem » étaient déboutés de leur plainte contre l’acquisition » par des des organisations parallèles, basées offshore, de plusieurs parcelles de propriétés foncières qui auraient été/ont été – seraient vendues à des groupes d’entrepreneurs immobiliers israéliens ou affiliées.

La décision du 1er août concerne un lot particulièrement symbolique : la justice israélienne confirmait que les deux hôtels de la Porte de Jaffa (Jaffa Gate ou Bab-el-Khalil) – l’Imperial Hotel et le Petra Hostel – avaient dûment été acquis par des organisations juives et/ou israéliennes agissant pour le bénéfit de « Ateret Cohanim/עטרת כהנים » basée dans le Rova ou Quartier juif de la Vieille Ville de Jérusalem.

La yeshiva du mouvement est dirigée par le Rav Aviner, d’obédience ultra-orthodoxe. Le Patriarcat de Jérusalem est condamné à payer les frais judiciaires de Ateret Cohanim d’un montant de $ 8,420.

Le Patriarcat de Jérusalem contesta cette décision et exprima sa volonté faire appel contre ce jugement à la Cour Suprême d’Israël. Cela prit du temps.

Les médias internationaux se lancèrent, sans véritable connaissance du terrain local et surtout avec un manque total de compréhension du fonctionnement particulier du Patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem, dans des séries à répétition d’articles « copiés-collés ».

Un « correspondant » écrivait ce que d’autres avaient déjà écrit dans un anglais douteux. Rares sont les journalistes qui ont vraiment eu accès aux documents originaux qui exigent une connaissance de l’hébreu, de l’arabe, du grec, de l’anglais… mais aussi du russe et de l’allemand avec de l’italien et du latin et un zest d’arménien.

Il est difficile de recouper les actes répertoriés depuis la période des firmans ottomans, ceux qui ont été édités à l’époque du Mandat britannique.

Des archives se trouvent en Grèce, mais aussi dans certaines officines israéliennes, d’autres palestiniennes puis entre Moscou et Los Angeles, sans compter les documents partiels qui existent dans les consulats européens, les monastères ou bibliothèques, les représentations de la sphère catholique romaine, différentes de celles des Eglises catholiques orientales de Terre Sainte.

Certains décisions ont été prises en Jordanie. Depuis cinquante ans et la « réunification de Jérusalem » pour Israël ou « l’occupation de Jérusalem-Est » pour les autres, le Patriarcat de Jérusalem a progressivement été contraint, malgré lui, de composer avec des structures mouvantes que rien ne lui laissait présager.

Voici 18 ans, un hiérarque connu, formé à l’ancienne, déclara sans embages à un visiteur rabbin : « Nous avons vu passé tout le monde : les Turcs les Anglais, les Jordaniens… maintenant les Israéliens… et nous sommes toujours là! ».

C’était vrai et cela le reste. Il y a une rare et exceptionnelle capacité grecque-orthodoxe à franchir les embûches les plus inimaginables avec un talent et une compétence réels.

Ils ont un don quasi artistique pour contourner les problèmes de survie jusqu’à enserrer « l’autre » par l’artifice d’un art incomparable, difficile à analyser de l’extérieur. Celui-ci allie le sens de la mise en scène à une parole acérée qui joue sur les mots et les idées, enjambant volontiers raison et séduction.

Une capacité indéniable liée à l’expérience fondée sur l’héritage spirituel byzantin, ancré dans une foi humble et arrogante à la fois. A cet égard, il faut bien admettre que l’altérité totale à l’existence légale d’un Etat juif et israélien vient frontalement heurter l’intime conviction de tous les chrétiens du Proche-Orient d’appartenir à la Vraie Foi et de la détenir comme un héritage inaltérable.

Comme l’a affirmé de manière très réaliste et indiscutable le rabbin Yeshayahu Leibovitz : « Pour les chrétiens, l’existence persistante du judaïsme est un phénomène inacceptable, puisque le christianisme se présente comme le vrai Israël, autrement dit comme l’héritier du judaïsme – et qu’on ne peut pas hériter de quelqu’un qui n’est pas mort. (..).

Il n’y a pas de dialogue concevable entre judaïsme et christianisme considérés comme religions – même si sur un plan strictement humain, un dialogue personnel reste toujours possible entre individus juifs et chrétiens. » (cité par C. Hagège, Les religions, la parole et la violence, Paris 2017, p. 111).

En apparence, cette opinion n’a aucun lien direct avec la situation des chrétiens de Terre Sainte et les péripéties du Patriarcat orthodoxe de Jérusalem.

De fait, cet aspect est systématiquement ignoré lorsque l’on s’improvise dans l’analyse des décisions judiciaires qui ont cours en ce moment en Israël.

Certains s’affichent dans une amitié nouvelle et ouverte envers le monde hébraïsant, la tradition juive. Les Israéliens sont de plus en plus intéressés par l’histoire du christianisme dans leur pays comme dans les diasporas.

La réalité d’un « dialogue monologué » [« Einsame Zwiesprache »] selon l’expression précise de Hans Urs von Balthasar s’ébauche, se structure, s’affirme irrémédiablement dans les instances juridiques de l’Etat hébreu.

Le rabbin Leibovitz le soulignait : « Pour les juifs, l’existence du christianisme est un phénomène indifférent. » Cela irrite frontalement l’instinct irrépressible des certitudes chrétiennes et de leurs multiples formules de prosélytisme dynamique.

Au tribunal, l’art inné du débat et de la force de la parole hellénistique se rompt sur le mur d’impavidité tranquille de l’existant israélien. C’est rarement compris ni même apprécié pour ce qu’il en est.

En fait, les péripéties du patriarcat helléno-orthodoxe constituent une saga à répétition ou, plutôt, en évolution. En confirmant la validité de l’acte de vente au bénéfice de Ateret Cohanim la juge de la Cour de District de Jérusalem ne faisait que reprendre une série de procédures répétitives et non-décisionnelles qui sembleraient avoir été initiées par le Patriarche Théophilos lors de son élection à l’été 2005.

Pourtant, les choses ne pouvaient pas être aussi simples. Le Patriarche Irénée a été élu en 2001, lors du décès du Patriarche Diodoros qui avait été intronisé en 1981.

Mgr. Irénée avait passé plus de vingt ans comme exarque (représentant) du Saint-Sépulcre, donc du Patriarcat de Jérusalem, à Athènes. Il revenait rarement à Jérusalem en raison d’une inimitié concurrentielle féroce qui l’opposait au métropolite Timothée de Vostra, aujourd’hui en diaspora à Chypre.

Pendant plus de vingt ans, celui-ci fut le Secrétaire Général du patriarcat de Jérusalem. Comme la maladie gagnait le Patriarche Diodoros, le Secrétaire Général se voyait déjà prendre sa succession. C’est de son époque que date le processus d’accélération de ce caractère délétère de l’Eglise-Mère.

L’institution multi-séculaire s’est empêtrée progressivement dans des combines peu claires. En 2001, le métropolite de Vostra sortit titubant de la nef centrale du Saint-Sépulcre. Irénée Skoplotis avait été élu patriarche. Une évidence mal perçue à l’époque par différents acteurs locaux de la sphère religieuse.

Fils d’un responsable communiste grec, le métropolite Timothée avait fait des études en Union soviétique. Homme d’ouverture, volontiers mondain, travailleur, ambitieux, autoritaire, il s’était imposé dans le contexte restreint d’un patriarcat dont le siège était déjà situé en zone sous contrôle israélien.

Il céda trop vite et trop volontiers à des tentations de pouvoir et d’expansion, jusqu’à être interdit pendant quelque temps (ainsi que l’actuel second, le métropolite Hésychios de Césarée) pour avoir voulu créer à son profit un diocèse extra-territorial.

Dans le salon de sa maison, au patriarcat de Jérusalem, trône un tableau russe très connu de Viktor Vasnetsov : « Le chevalier à la croisée des chemins »

Une oeuvre d’art russe en guise de gri-gri pour un choix de destinée qui tourna court. Jamais les Grecs de Jérusalem – ni le gouvernement d’Athènes – n’auraient accepté qu’un fervent admirateur de l’Eglise russe et de ses traditions, fils d’un responsable communiste, soutenu au-delà du raisonnable par le patriarcat orthodoxe de Moscou, ne monte sur le trône patriarcal de la Mère des Eglises. C’était tellement évident que les parties concernées ont cédé aux mirages et sont tombées dans le panneau qu’ils avaient échafaudé.

Irénée Skoplotis fut donc naturellement élu. Il portait beau avec le panache et la bonté d’un grand de Grèce… Il était un homme bon, ce qui est rare dans le paysage âpre de la terre des prophètes. Il jouissait d’un certain prestige et avait agi avec distance par rapport aux multiples dérives d’ordre gestionnaire, un népotisme archaïque et des manquements sévères à la formation théologique.

Ces déviances s’étaient creusées à partir du décès du patriarche Benediktos qui avait reçu avec tact le Pape Paul VI et le Patriarche Athénagoras de Constantinople en 1964.

Théophilos Giannopoulos était alors un jeune archidiacre. Il reste le témoin de continuité de la tradition hellénistique orthodoxe de l’Eglise aux lieux-mêmes où la Porte de la Foi (christique) a vu le jour.

Pour résumer : en vingt (20) années d’une importance capitale sur le plan géostratégique, les mutations des sociétés proche-orientales, éminemment tribales, y compris dans les multiples obédiences confessionnelles, ont ébranlé cette fidélité ritualiste jusqu’à l’excès.

Dans les derniers temps, les transformations auxquelles il faut faire face dans le contexte proche-oriental, ont raidi un souffle autrefois puissant. Il règne davantage un esprit d’akedia (nostalgie et langueur dépressive) et des pulsions qui attirent tout une faune internationale par le jeu de séductions où tout est monnayable.

Alors que commence le mois de Kislev 5778, pourquoi mentionner ces faits par petites touches ? Le Patriarche Théophile de Jérusalem a fait une grande tournée suite à la décision de la Cour de District de Jérusalem.

Il s’est rendu chez le Patriarche Bartholomée de Constantinople, primus inter pares des chefs des Eglises canoniques orthodoxes. Il lui doit son élection. Puis, il a vu le Pape François, l’archevêque Justin Welby de Cantorbury. Il a assisté à la Conférence inter-religieuse sur la pluralité culturelle à Athènes…

Théophilos (Ilia Giannopoulos) fut consacré archevêque du Mont -Thabor et du Saint-Sépulcre (il inaugura ce dernier titre) en février 2005 alors que la situation interne était plutôt tumultueuse depuis un certain temps au sein du patriarcat de Jérusalem.

Le Patriarche Irénée arrivait en fin de parcours, les évêques l’évitaient, faisaient des conciliabules en aparté, les moines et les prêtres s’estompaient en province, voire en Grèce. On assista à des scènes à peine croyables : les prêtres quittaient la nef de l’Anastasis au milieu des offices. L’archevêque syrien-orthodoxe Swarios bloqua pendant une soirée la sortie du patriarche grec pendant que nous étions retenus avec lui au Golgotha.

Les tractations allaient bon train selon les emplacements à l’intérieur du patriarcat des groupes de soutien informels de candidats aux noms chuchotés. Des soldatesques monastiques venues de Géorgie tentèrent de pénétrer par la force dans le patriarcat barricadé pendant des semaines.

Le successeur du métropolite Timothée, alors très dépressif, était l’archevêque Aristarchos de Constantina, le « pnevmatikos » (guide spirituel ou confesseur) officiel de la communauté patriarcale de Jérusalem.

Consacré évêque en 1998, il avait été brièvement déposé avec d’autres membres du patriarcat pour avoir étudié l’hébreu et suivi des cours de Talmud à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

Il a toujours joui de la réputation d’un homme « juste », ce qui fut indubitable durant des années difficiles. La route sinueuse des méandres du patriarcat ont cependant la faculté d’hypertrophier une tendance innée des Grecs de Jérusalem à tordre et retordre des situations inextricables.

Devenu secrétaire général, il eut le bon sens de faire appel à des personnes fiables et moins « corrompues ». Il dut cependant garder certaines personnes, dont le responsable détenteur de la signature officielle du secrétariat patriarcal auprès des instances publiques extérieures.

En février 2005, par une décision du Saint et Sacré Synode du Patriarcat de Jérusalem, l’archimandrite Théophilos fut consacré par le Patriarche Irénée et la plupart des évêques, au Saint-Sépulcre.

Il s’installa rapidement dans les bureaux du Lieu saint. On peut parler d’une stratégie mise en route plusieurs mois auparavant, alors que les protestations des fidèles arabophones, les failles dans les livres de compte, la fuite des capitaux laissaient le Patriarche Irénée pantois et incapable de réagir.

Il ne le pouvait pratiquement pas dans la mesure où, ayant été à Athènes pendant plus de vingt ans, il n’avait absolument pas suivi les évolutions tortueuses de ses collègues. Il était dépassé par la tâche et les incohérences endémiques de l’institution ecclésiale.

Le projet, initialement risqué, de parvenir à la destitution du Patriarche Irénée fut planifié par Mgr Aristarchos qui sut gaudiller à merveille dans un magma devenu informe.

Il réussit à convaincre la majorité des membres du Synode, reçut le consentement des communautés arabophones (c’était indispensable), l’entente tacite des autorités des Etats (le Roi de Jordanie, l’Autorité Palestinienne et il obtînt un accueil compréhensif de la part des autorités israéliennes).

Il est très rare de pouvoir déposer un patriarche canoniquement élu. C’est exceptionnel, même pour Jérusalem où les hiérarques ont souvent dû fuir, revenir, repartir et disparaître…

C’est l’archevêque Aristarchos qui, avec quelques représentants reconnus du Patriarcat de Jérusalem, porta l’affaire devant le Patriarche oecuménique Bartholomée de Constantinople qui décida de convoquer un synode exceptionnel de toutes les Eglises orthodoxes canoniques.

Ils hésitèrent à demander le renvoi de tous les hiérarques du patriarcat de Jérusalem comme cela s’était produit lors de l’élection du Patriarche Timotheos en 1935 (mort en 1955). C’était impossible dans le contexte actuel et cela explique la difficulté réelle à résoudre les problèmes qui se sont accumulés, en tout cas depuis 1981.

Tous les chefs des Eglises orthodoxes donnèrent leur accord – avec une hésitation persistante du patriarcat de Géorgie qui avait perdu toutes ses possessions en Terre Sainte au bénéfice des Grecs – pour qu’un nouveau patriarche soit élu, à condition qu’il le soit à l’unanimité des membres du Saint Synode de Jérusalem.

Mgr. Aristarchos refusa obstinément de se présenter, restant dans sa position de secrétaire général. De fait, le nouvel archevêque Theophilos fut son candidat tandis que le gouvernement israélien barrait certaines candidatures, dont celle du métropolite Timothée.

L’unanimité se fit sur le prêtre Théophilos, l’ancien archidiacre du patriarche Benediktos. Ce lien sacramentel et historique lui conférait une légitimité peu contestable. Le patriarche Irénée devenu simple moine sortait encore et me dit un matin : « Ils ont bien su utiliser mes mains pour consacrer celui-là (le nouveau patriarche Theophilos). »

Le 22 août 2005, l’ancien représentant du Patriarcat de Jérusalem à Moscou (il n’apprécia pas le froid ni l’ambiance locale), le premier recteur à se rendre au Qatar (Doha) où il sut nouer des contacts inédits avec les chefs du wahabisme musulman local était élu 141ème patriarche de Jérusalem et de toute la Palestine, de la Jordanie et autres lieux historiques du christianisme originel. Il fut intronisé le 22 novembre 2005, en présence du président de la République grecque, les représentants de l’Autorité Palestinienne, de la Jordanie et du Qatar. Le gouvernement israélien ne le reconnaîtra que le 16 décembre 2007.

Cette élection mit un terme aux ambitions de contrôle du patriarcat russe orthodoxe de Moscou. La première mise à l’écart du métropolite Timothée avait été un coup dur pour l’Eglise de Moscou.

Le choix consensuel de Theophilos (Ilia Giannopoulos) portait l’estocade aux vélléités d’expansion russe en Terre Sainte. Le métropolite Cyrille de Saint-Peterbourg, aujourd’hui patriarche de Moscou et de toute la Russie avait l’habitude de venir presque tous les mois.

Il cessa de venir et ne parut qu’en 2014 alors que les sociétés d’approvisionnement en eau israéliennes de Jérusalem réclamaient le paiement immédiat d’un dette d’un montant de un million d’Euros, un impayé du Saint-Sépulcre…

Rien n’indique clairement que le patriarche Theophilos et son administration ecclésiastique, ses avocats et/ou conseils aient fait appel, à ce jour, de la décision en date du 1er août 2017 en faveur de Ateret Cohanim.

Le premier hiérarque des Eglises de Jérusalem conteste les décisions de la justice israélienne. Il accuse le parlement israélien d’ourdir des projets de lois qui priveraient progressivement les chrétiens de leurs terres et de leurs patrimoines fonciers.

Les Chefs des treize Eglises chrétiennes de Jérusalem ont soutenu par une déclaration commune les droits du patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem. Le Conseil des Eglises du Moyen-Orient a fait de même.

Le Roi Abdullah de Jordanie a sans doute exigé des responsables patriarcaux qu’ils réagissent… mais comment ? Alors que le Conseil Oecuménique des Eglises était réuni pour sa session annuelle à Amman (Jordanie), le Pasteur Olav Fykse Tveit a confirmé que son mouvement, nettement pro-palestinien, prie pour les actions du Patriarche Theophilos. La déclaration finale d’une organisation inter-religieuse et apolitique le 23 novembre 2017 appelait à la condamnation des autorités israéliennes et au respect des droits des chrétiens du pays et du territoire patriarcal.

Est-il pensable que Theophilos III soit déposé, à son tour, et remplacé par un nouveau candidat ? Pour l’heure c’est peu probable. Le véritable décisionnaire et « para-patriarche » est – on s’en doute – l’archevêque Aristarchos de Constantina.

Il l’est, à sa façon, depuis l’an 2001, pour sûr depuis 2005, même si, le temps passant, sa santé le fragilise. A force de faire le Pygmalion, il est contesté par son disciple.

Le Roi de Jordanie a récemment déclaré que si un patriarche n’est pas capable d’assurer sa tâche, il doit être remplacé. Question d’humeur… Les Israéliens, quant à eux, apprécient Théophilos, connu pour être travailleur, aimable, charmeur… et peu « xénophile » au sens grec : peu enclin à vraiment s’intéresser à ceux qui ne sont pas hellènes. Dans le contexte, c’est un avantage pour les juifs, un handicap pour les arabes.

Le duo managérial du patriarcat est d’autant plus affaibli qu’il ne dispose pas vraiment de moyens pour s’accorder avec les positions israéliennes.

L’Etat hébreu reconnaît toutes les obédiences religieuses, assure leurs droits dans la mesure où elles sont prêtes à remplir leurs devoirs envers la loi israélienne.

C’est là que le bât blesse : au mieux, le patriarcat de Jérusalem ne peut que consentir sans entrain aux règles locales. Il y a une sorte d’impossibilité mentale, linguistique et spirituelle à comprendre la société moderne d’Israël.

Il manque un soutien dans la période actuelle : celui de la Russie. Les délégations diplomatiques de la Fédération de Russie qui garantissent les droits de propriétés de la Mission ecclésiastique du Patriarcat de Moscou à Jérusalem, fondée voici exactement 170 ans.

Cela a donné lieu à de nombreuses célébrations et des expositions, y compris à Moscou. Beaucoup de livres et d’articles ont paru sur cette année-anniversaire.

La presse occidentale a pratiquement ignoré l’événement. Or, ces 170 ans renvoient à la période fructueuse de l’expression de la foi orthodoxe russe au Proche-Orient alors que les cents ans de la Révolution bolchévique est laissée en clair-obscur dans la société russe.

Le métropolite Juvénal (Pyarkov) de Krutitsy et Kolomna est venu pour marquer ces jours mémoriels le 25 octobre dernier.

Au monastère Gornenskii de Jérusalem-Ouest comme dans la cathédrale de la Sainte-Trinité de la Place Safra, il affirma, qu’en cette année si riche en anniversaires, l’Eglise orthodoxe russe contemple positivement l’avenir ouvert par cette longue expérience de création religieuse en Palestine russe (sic).L’archimandrite Alexandre tînt sensiblement le même langage lors de la réception organisée à la Municipalité de Jérusalem en l’honneur de cet anniversaire. Il n’eut pas de réponse lorsqu’il exigea que la Ville renonce à son projet de faire passer le tramway dans un espace adjacent au-dit monastère.

Il y a un risque : la scission imperceptible du territoire traditionnel du patriarcat orthodoxe de Jérusalem. Celle-ci pourrait être le résultat de manoeuvres extérieures à Jérusalem alors que la République grecque penche vers une sécularisation accélérée et réduit les privilèges ecclésiastiques. La majorité des Lieux saints se trouve actuellement sous le contrôle direct ou indirect des autorités israéliennes.

Le Patriarche Theophilos a choisi de ne faire aucune déclaration depuis le grand monastère patriarcal de Jérusalem. Il ne prend la parole qu’à Amman ou à l’étranger. Cela n’impressionne guère les Israéliens.

En Cisjordanie, les fidèles arabophones sont blasés, en Galilée l’incertitude est innée.

En Jordanie, la situation est bien différente car le clergé et les fidèles sont sous la protection royale et forment une élite appréciable pour la stabilité du pays.

Les diplomates russes et les représentants de l’Eglise orthodoxe de Moscou se rendent constamment en Jordanie.

Le Roi Abdullah leur a permis de bâtir des centres d’accueil pour les foules de pèlerins venues de la Fédération de Russie, en particulier au lieu du baptême de Jésus au Jourdain. Le Patriarche Theophilos a-t-il directement donné son avis ?

Les prêtres arabes jordaniens ne viennent que très rarement, ces jours-ci, à Jérusalem. Le clergé grec qui travaille dans les écoles et les monastères vit en autarcie mais jouit des privilèges accordés par le royaume.

Le métropolite Benediktos, grec et parfait arabophone, a trouvé à Philadelphie (nom grec de Amman) une responsabilité à sa mesure…

Jusqu’où l’unité entre les deux rives du Jourdain pourra-t-elle être maintenue ? Toutes les confessions chrétiennes sont présentes en Jordanie… le patriarcat d’Antioche et de tout le Levant lorgne volontiers sur le territoire. Il dispose de clercs et de laïcs formés aux meilleures universités.

Comme par bravade, le patriarcat de Jérusalem fait construire une cathédrale à Doha (Qatar) avec la bénédiction de l’émir et de divers réseaux arabes, aggravant un conflit ouvert avec le patriarcat d’Antioche qui revendique les Pays du Golfe.

Une chose a mûri au cours des cinq dernières décennies : les Eglises ne peuvent plus faire fi de la réalité israélienne.

L’Etat hébreu est ouvert sur les autres dans la mesure où ceux-ci ne se substituent pas à ce qu’est viscéralement le judaïsme et l’hébraïté.

En revanche, Israël reste inflexible et impavide quand il est question de sa vie, de son déploiement dans le pays qui continue de chercher ses marques. Il ne cèdera rien de son âme.

Ceci constitue un hapax (fait inédit et nouveau) pour les Hellènes comme pour l’ensemble des autres obédiences religieuses. En hébreu, on parle de Hidouch/חידוש. Cela ne fait que commencer.