En incitant à l’émigration vers Berlin, un jeune Israélien a créé la polémique. Il a aussi brisé des tabous et rouvert le nécessaire débat sur le coût de la vie en Israël. Prélude à une nouvelle révolte sociale ?

Après la révolte du Cottage, celle du Milky

Il y a trois ans, la grande révolte sociale dite « des tentes » en Israël avait commencé par une campagne de boycott sur Facebook contre le « Cottage », ce fromage blanc très prisé des Israéliens dont les prix flambaient à l’époque.

Aujourd’hui, le « Milky » est en passe de devenir le symbole d’une nouvelle grogne sociale depuis qu’un jeune Israélien a rapporté sur Facebook que le prix de ce yaourt au chocolat recouvert de chantilly était quatre fois plus cher en Israël qu’à… Berlin, où il a choisi de vivre et où il incite tous les jeunes Israéliens à venir.

Ou plutôt à revenir : sa page Facebook intitulée en hébreu « Olim Le’Berlin » joue en effet sur l’idée d’une « aliyah » vers Berlin, comme si la capitale allemande où les Juifs Israéliens se devraient de « monter » était devenue la nouvelle Terre Promise.

De quoi déclencher un beau buzz sur les réseaux sociaux et une vive polémique en Israël. Quelques jours après sa création sur Facebook, le 29 septembre dernier, « Olim Le’Berlin » recueille près de 13 500 likes, des milliers de messages et surtout un nombre de vues impressionnant d’un million de personnes (sur les 8 millions que compte Israël) rien que pour la photo du Milky berlinois affichant fièrement ses 19 centimes d’euros.

« Herzl et Ben Gourion se retournent dans leur tombe »

Les critiques ont aussitôt fusé. Certains ont crié à la provocation. Cette page Facebook est une injure à la mémoire des victimes de la Shoah, estiment ceux pour qui Berlin reste à jamais associée à la barbarie nazie. Le quotidien israélien Israël HaYom, proche du Premier ministre Nétanyahou, a ainsi convoqué des survivants de la Seconde Guerre mondiale venus dire leur dégoût de cette campagne immorale autour du dessert lacté.

« 3 000 ans après l’apparition du peuple juif et 75 ans après que les Allemands ont menacé de l’éradiquer, de nombreux Juifs retournent sur les terres de la Shoah », déplore de son côté Ben Caspit, le journaliste star du Maariv, qui apostrophe l’exilé berlinois dans le titre de son article : « Peut-être que tu payeras le Milky moins cher, mais que diras-tu à tes petits-enfants ? »

Tout cela n’est qu’un vulgaire coup médiatique, une imposture montée par un petit rigolo sous couvert d’anonymat, ont renchéri certains. La chaîne israélienne 10 vient même de dépêcher son expert en économie Matan Hodorov sur place à Berlin pour y vérifier l’existence de ce fameux Milky, son prix, sa composition, sa texture et jusqu’à son goût. Las ! Le test comparatif à l’aveugle organisé par le journaliste dans un supermarché berlinois donne le Milky allemand grand gagnant devant son cher homologue israélien.

Mais qu’importe le yaourt, pourvu qu’on l’ait chez soi, sur la Terre d’Israël, scandent d’autres. Le ministre des Finances Yaïr Lapid, ancien présentateur star du journal télévisé reconverti dans la politique, a ainsi pris à parti l’exilé berlinois sur la chaîne 2, en le traitant de « lâche », qui bradait valeurs et idéaux pour quelques shekels, et d’« antisioniste ».

Une accusation grave qui a fait bondir la célèbre plume de Ynet, Ariana Melamed, située à gauche. Elle a écrit sur sa page Facebook que le torrent d’insultes contre le fondateur d’« Olim Le’Berlin » ne faisait que refléter l’ignorance crasse que « les élites, le gouvernement et les riches journalistes de m… » ont de la situation des gens en Israël.

De quoi ramener le débat sur son terrain social et relancer la polémique.

Haro sur les Yordim

En fait, tous ces arguments ne sont pas nouveaux. La querelle sur les « Yordim » – ceux qui effectuent une « descente » (« yerida ») d’Israël – n’a jamais vraiment cessé. Il y a 40 ans, déjà, le Premier ministre Yitzhak Rabin les avait traités de « poules mouillées » et d’« ordures ». Il visait ceux qui choisissaient de partir aux Etats-Unis pour échapper à la pauvreté, mais surtout à la guerre, sans se douter que son propre fils s’exilerait 10 ans en Amérique.

C’était l’époque du premier choc pétrolier avec une crise qui sonnait la fin des 30 Glorieuses et du plein emploi. Dans le contexte israélien, elle était aggravée par le traumatisme de la guerre du Kippour et par une défiance inédite du peuple à l’égard de l’élite ashkénaze travailliste qui régnait sans partage depuis la création de l’Etat, et d’un pouvoir politico-militaire incapable d’empêcher la guerre. C’est en 1973 que datent les premières manifestations des Israéliens contre leur gouvernement, qui allaient pousser Golda Meir à la démission.

En 2011, des foules immenses sont réapparues dans les rues de Tel-Aviv, Jérusalem et Haïfa, pour réclamer la justice sociale. Un mouvement puissant, spontané et totalement nouveau sur le plan social, avec encore pour toile de fond une crise économique mondiale, celle des « subprimes », qui creuse les inégalités entre pauvres et riches et met toujours plus à contribution les classes moyennes, comme l’a montré l’économiste français Thomas Piketty. Mais cette fois, plus question de parler des menaces sécuritaires ni du conflit avec les Palestiniens. Les Israéliens de gauche comme de droite, religieux et laïcs, jeunes et vieux, marchaient côte à côte pour protester contre la cherté de la vie, la flambée des prix des loyers et des logements.

Les questions sociales ont ensuite vampirisé les élections, éclipsant le processus de paix. S’adressant aux classes moyennes, Yaïr Lapid a remporté un énorme succès avec son parti « Yesh Atid » (« Il y a un avenir ») et pris pied dans le nouveau gouvernement Nétanyahou. Des jeunes, des femmes, des résidants de la « périphérie » censés bousculer les élites sont entrés à la Knesset où siègent même deux anciens leaders du « mouvement des tentes ».

Et depuis, que s’est-il passé ? Que sont les promesses de campagne en faveur des jeunes et des classes moyennes devenues ? Evanouies, comme elles le font souvent, en Israël comme ailleurs. Pourquoi devrait-on alors s’étonner que des jeunes choisissent, en Israël comme ailleurs, de partir à l’étranger pour y étudier, y trouver un job, y renflouer leur compte en banque, y faire fortune qui sait ?

L’expatriation et Berlin : deux tabous sautent

1 million d’Israéliens seraient ainsi expatriés, selon la Conférence des Israéliens de l’étranger, qui mêle cependant immigrés de fraîche date et Israéliens nés à l’étranger. Le Bureau Central des Statistiques parle plutôt de 750 000 personnes, soit tout de même 10% de la population.

Un phénomène de moins en moins marginal, et qui tend à entrer dans les esprits. Pour preuve, ce sondage réalisé par la chaîne 10 en 2013 : 45% des Israéliens se disaient prêts à soutenir leurs enfants s’ils décidaient de vivre à l’étranger, 33% ne les encourageaient pas mais ne s’y opposeraient pas, 20% seulement étaient contre. La fin d’un immense tabou en Israël.

Or, pour beaucoup d’expatriés, la capitale allemande est l’une des destinations favorites. Berlin comptait 10 000 à 15 000 Israéliens début 2012, selon les derniers chiffres de l’Ambassade d’Israël, et entre 14 000 à 20 000 un an plus tard pour une communauté juive forte de 50 000 personnes grâce à l’apport des Juifs d’ex-URSS.

Combien viendront cette année ? Le fondateur d’« Olim Le’Berlin » compte bien susciter des vocations. Sur sa page Facebook, il réclame à Angela Merkel 25 000 visas pour ses compatriotes. Quelques-uns font déjà circuler leur selfie avec un message adressé à la chancelière allemande.

Le tout est agrémenté de messages vantant les charmes de Berlin, sa scène culturelle avant-gardiste, son cosmopolitisme, son ouverture d’esprit et un côté indépendant et cool qui la rapprocherait davantage de Jérusalem que de Tel-Aviv. Sans oublier, bien sûr, la qualité de sa vie bon marché.

Pour ce qui est du souvenir de la Shoah, on repassera. Mais la ville elle-même est connue pour ses lieux de mémoire dignes et beaux et une communauté juive dynamique, pas du tout figée dans les ténèbres du passé. Depuis six ans, Berlin a même son magazine indépendant en hébreu (et très à gauche), Spitzmag, publié par des Israéliens évidemment.

« Olim Le’Berlin » achève ainsi de faire sauter un dernier tabou, même si son fondateur comptait bien sur le côté sulfureux du débat entourant Berlin pour faire parler de sa page Facebook.

Depuis, il a multiplié les appels à l’expatriation et encouragé la création d’autres pages : Olim le’America, Canada, Australia… et même « Olim Le’Paris », dont le côté absurde ne peut échapper aux Juifs français qui ont été près de 6 000 cette année à monter en Israël pour fuir le marasme économique et l’antisémitisme grandissant.

La fin du silence entre deux guerres

Si les critiques ont renforcé sa conviction, les accusations d’« antisionisme » ont fait sortir le fondateur d’« Olim Le’Berlin », sinon de son anonymat, du moins de sa bulle des réseaux sociaux. Samedi 11 octobre, tandis qu’une interview de lui paraissait dans le magazine allemand Der Spiegel, il publiait sur Ynet une tribune au ton toujours aussi provocateur : « Ce n’est pas à cause du Milky, idiot ! »

Il s’y dévoile un peu – « J’ai 25 ans, j’ai servi l’armée et j’ai même été officier pendant quelque temps » ; s’y défend beaucoup – « J’aime Israël et je l’ai toujours soutenu » –, tout en y égrenant les raisons qui l’ont décidé à quitter son pays pour quelques années : cherté de la vie, salaires misérables, impossibilité d’acheter un appartement, de se soigner sans se ruiner, de se nourrir sans tomber systématiquement dans le rouge à la banque.

Une réalité, bien éloignée de l’image de la « start-up nation », que vivent beaucoup d’Israéliens. Et qu’ils ressentent avec plus d’intensité dès que s’estompent les douleurs de la guerre. Le vrai problème pour Israël serait que ses citoyens ne se taisent plus entre deux conflits à Gaza.

Le fondateur d’« Olim Le’Berlin » les appelle justement à exprimer leur colère en retournant dans la rue pour « écrire le dernier épisode d’une histoire commencée il y a trois ans ». Une manifestation est prévue place Rabin, à Tel-Aviv, ce mardi 14 octobre.

Sera-t-elle un succès ? Les Israéliens auraient en tout cas de bonnes raisons d’y aller. Quant au débat sur l’expatriation, comme cette crème sur le Milky chocolaté que l’on monte en neige, il n’est pas prêt de retomber.

 

Addendum : Naor Narkiss, le jeune Israélien à l’origine de l’affaire Milky a révélé son identité dans une interview exclusive accordée à Matan Hodorov sur la chaîne 10 et diffusée le 18 octobre. Il en a profité pour interpeller le Premier ministre israélien : « Benyamin, écoute-moi, notre vie en Israël devrait être meilleure si tu veux qu’on reste.»