La machine à poison

Á tout seigneur, tout honneur. Gadi Eizenkot, challenger de Binyamin Netanyahou qu’il a déjà dépassé dans plusieurs sondages, devient la cible principale des soutiens du Premier ministre sortant. La machine à poison, selon l’expression consacrée en hébreu (mekhonat rahal), est désormais systématiquement utilisée contre lui.

Deux angles d’attaques sont privilégiés. L’un fait référence au passé de l’ancien chef d’État-Major. On commence à lui imputer les failles de l’armée ayant conduit au grand massacre du 7 octobre 2023. Des généraux de plateau, en mal de notoriété, viennent parader devant les caméras pour faire comprendre au pauvre téléspectateur abusé combien « Gadi » était « un bon général, mais »… qui n’a pas tenu compte des avis soulignant l’impréparation de l’armée dans des cas de figure comme celui ayant coûté la vie à 1163 Israéliens et à l’enlèvement de 251 autres.

La machine à poison donne une illustration de la soi-disant complaisance du chef d’Etat-major Eizenkot envers le terrorisme. En 2016, il avait approuvé la condamnation d’Elor Azaria. Ce jeune soldat avait achevé par balles un terroriste palestinien neutralisé, désarmé, à terre. Sans rappeler que le même Eizenkot avait réduit de moitié la peine infligée au jeune Elor.

Un autre angle d’attaque concerne l’avenir. Il accrédite l’idée selon laquelle Gadi Eizenkot ne pourra pas gouverner sans « les Arabes ». C’est-à-dire sans les partis arabes présentés comme des « soutiens au terrorisme ». Et l’argument porte. Il faudra à Gadi Eizenkot et à ses colistiers beaucoup de patience pour expliquer que dans l’attente des résultats des élections, rien n’oblige à privilégier cette hypothèse. Et si un tel partenariat s’avérait nécessaire pour former une coalition majoritaire, cela n’aurait rien de dramatique. La formule du soutien (au gouvernement) sans participation (à ce même gouvernement) a bien fonctionné du temps d’Itzhak Rabin. Et plus récemment, lorsque le « gouvernement du changement » de Naftali Bennett et Yaïr Lapid comptait sur les voix de Mansour Abbas et des trois autres députés de son parti à la Knesset. Sans exercer aucune influence sur la politique étrangère et encore moins sur les décisions prises en matière militaire. Il s’agissait pour eux de mettre en œuvre – au moyen de crédits budgétaires et de politiques sectorielles – le principe d’égalité (entre Arabes et Juifs) figurant dans la déclaration d’Indépendance de 1948. Ni plus, ni moins. Mais c’est déjà trop pour des dirigeants de la coalition sortante qui ont le racisme en partage. Nul doute qu’ils répéteront avec aplomb que Gadi Eizenkot est déjà prisonnier de ces alliés encombrants. En faisant tourner à plein régime la machine à poison, cette usine à mensonges.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017), "La gauche a changé" (L'Harmattan, 2023). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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