En ce jour de Yom Hazikaron, on commémore la mort sur le champ de bataille des Juifs d’Israël mais aussi celle des Druzes qui occupent une place importante dans l’Histoire israélienne. Ils ont participé aux côtés des pionniers juifs à la lutte pour l’indépendance, les armes à la main, sans jamais se départir de leur loyauté.

Mais cette commémoration de 2019 leur laisse un goût amer, pour la première fois, parce que la loi sur l’État-nation, adoptée le 19 juillet 2018, les considèrent dorénavant comme des sous-citoyens dès lors qu’Israël est défini comme l’État du seul peuple juif. Malgré leur participation à l’armée, malgré leurs nombreux morts qui ont sacrifié leur vie pour le pays, les Druzes s’estiment à juste titre discriminés.

Au sommet du mont Carmel, à l’entrée du cimetière, des Juifs ont placardé une banderole avec l’inscription : «Hommage aux soldats druzes tombés ; nous ne vous avons pas honorés comme nous l’aurions dû». Effectivement, de nombreux Druzes figurent parmi les vétérans de Tsahal.

Le colonel Safwan, dans une interview exclusive, nous avait expliqué la symbolique de cette secte qui, de tout temps, a été en conflit armé avec les musulmans, prêts à les exterminer. Les Druzes, évalués à 130.000 membres en Israël, ont d’ailleurs gardé l’habitude de vivre dans des collines et des montagnes, pour mieux se défendre contre d’hypothétiques attaques.

Les cimetières druzes ont ceci de spécifique que les tombes sont dépourvues de stèle nominative car les Druzes croient à la réincarnation. Mais ils font une exception émouvante pour les soldats morts pour Israël. Depuis 1938, plus de 400 soldats druzes, sur 23.741 Israéliens, ont sacrifié leur vie pour le pays qui est aussi le leur. Parce qu’ils ont la tradition de se défendre contre des ennemis héréditaires musulmans qui contestent leur croyance, ils cultivent le sentiment de défense en servant dans Tsahal. 83% des jeunes druzes font l’armée et ils en sont fiers.

Alors, quand ils donnent leur vie en tant que soldats et officiers, ils sont furieux que la loi considère l’État d’Israël comme «le seul foyer national du peuple juif», les classant de fait comme des citoyens de seconde zone. Ils estiment que, depuis 1948, ils ont signé un «pacte de sang» avec Israël. Le général de brigade druze Amal Assad s’est insurgé : «Tout ce que nous voulons, c’est être des citoyens égaux. Juifs, druzes, chrétiens, musulmans, bédouins… Nous sommes tous des Israéliens». Parce qu’il s’inquiétait que la nouvelle loi risquait «d’emprunter le chemin de l’apartheid», il avait provoqué le départ brutal et théâtral du premier ministre lors d’une réunion avec les leaders druzes.

Les Druzes ne s’opposent pas à cette loi mais ils souhaitent qu’elle soit amendée pour proclamer l’égalité entre tous les citoyens et pour offrir aux minorités qui servent dans l’armée ou la police des exceptions et des avantages. Selon l’ancien député Amal Naser Eldeen, qui a perdu un fils en 1969 durant la guerre d’usure avec l’Égypte et un petit-fils à Gaza en 2008 : «C’est leur droit d’avoir un État juif, mais nous demandons une loi qui protège les Druzes en particulier, parce que nous les avons soutenus depuis toujours. Dans la famille Naser Eldeen, on est prêt à payer le prix du sang pour l’État et s’il le faut, un druze israélien se battra contre un druze libanais».

Cette loi a changé l’état d’esprit des Druzes : «Avant, on faisait flotter le drapeau israélien sur notre toit. Plus maintenant. Je suis fier de dire que j’ai réussi à faire changer d’avis ma famille sur l’armée. Je ne pense pas que mes frères feront faire le service militaire à leurs fils. Maintenant le débat au sein de ma famille est de savoir si on est israéliens ou palestiniens. Ma grand-mère et moi, nous nous considérons comme palestiniens».

Le nouveau gouvernement devra tout faire pour réinsérer les Druzes dans la nation israélienne alors qu’ils n’ont jamais failli à leur loyauté depuis la création de l’Etat. Benny Gantz avait promis de modifier la loi s’il était élu. En ce jour de Yom Hazikaron, le peuple israélien doit se rassembler quelle que soit sa religion.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps