Originellement, je pensais traiter du livre de l’abbé Michel Quesnel Les chrétiens et la loi juive : une lecture de l’épître aux Romains (Cerf, rééd. 2008) indépendamment de tout autre ouvrage. Mais en fouillant la pile de livres sur mon bureau, j’exhume un autre livre, édité lui aussi par le Cerf sur Isaac Elmaleh, Désir de loi : talmud et société. Alors, j’ai décidé de les traiter conjointement pour produire une sorte d’étude de contraste.

Avant la traduction de l’hébreu des décisions jurisprudentielles du rabbin Elmaleh, nous pouvons lire les préfaces d’Elie Wiesel, de Manitou (Léon Ashkénazi) et celle du propre fils de l’auteur, Emile H .Maleh. des lignes denses et émouvantes qui rendent un hommage mérité à l’œuvre d’un père aimé et adulé.

En passant de la lecture attentive d’un livre à l’autre, on peut constater, une fois de plus, combien les chrétiens, jadis juifs, s’opposèrent à leurs frères de sang, restés fidèles à la synagogue, sur le thème de la pratique ou de l’abandon des commandements et préceptes divins.

Quand on compare les fortes pages de Saint Paul à celles d’un simple rabbin d’une petite cité d’Afrique du Nord, on ne ressent nullement l’effet d’un profond déséquilibre. Certes, à Saint Paul, on peut comparer Maimonide ou Nahmanide, voire Moïse de Léon, l’auteur de la partie principale du Zohar… Et pas un simple guide spirituel d’une petite communauté juive. Et pourtant, cela ne choque pas. Ce qui reste entier, c’est la problématique du statut de la loi, en général.

Le pieux rabbin (mort en 1974) se penche sur des thèmes qui peuvent paraître sans importance, par exemple doit-on habituer son fils au port des tefillin dès l’âge de 9-10 ans alors que leur port n’est obligatoire qu’après 13 ans révolus ? Doit-on compter dans un quorum religieux (10 adultes) deux hommes qui auraient ce jour là à réciter le kaddish, la prière des morts pour immortaliser la mémoire des défunts ? Est-ce que les deux récitants ne vont pas manquer pour le répons Amen ?

Et avec ce sérieux judaïque, jadis si raillé par Ernest Renan, le Talmud et la littérature des décisionnaires répondent que cela est valide, que le Nom divin peut être sanctifié dans de telles conditions… Et on complique la chose à l’envi : s’il y a un homme dans le quorum qui s’est endormi, ou s’il se trouve un homme atteint de surdité, est-ce valide ? Eh bien, oui ! Voilà des hommes qui prennent un soin très sourcilleux de la loi. Aux yeux de ceux qui furent élevés dans cette tradition, cela passe, à la rigueur, mais au goût de ceux qui pensent que le Christ a libéré l’humanité du «joug de la Loi»… il en est tout autrement.

Peut-on se faire une injection le jour du chabbat ? De manière assez étrange, le rabbin concerné l’interdit et affirme qu’on a même le droit de démettre de ses fonctions un sacrificateur qui agirait ainsi… Ceci est très curieux : comment feraient alors ceux qui souffrent de colique néphrétique ou de diabète ou autre ? On imagine l’effet produit sur les gens qui ne connaissent ni ne comprennent ce rigorisme.

Le même admet, cependant, une attitude plus conciliante, pour l’homme qui perd un proche parent entre le premier et le second jour de la fête (Pâque, par exemple) : il est dispensé du second séder (veillée pascale)… Car il relève du statut du onén, l’homme qui a perdu un proche non encore enterré.

Toute la latitude du jugement des juristes est perceptible dans le cas de savoir si les femmes ne sont vraiment pas liées au respect des commandements situés dans le temps (les cabanes, la branche de palmier, les tefillin, le shofar). Les femmes sont tenues par tous les autres commandements et lorsque la règle n’est pas vraiment reconnue comme telle, notre casuiste reconnaît que toute loi connaît des exceptions et ne saurait prétendre à une application absolue ni universelle…

Dans les attendus de leurs jugements, les commentateurs juifs citent parfois des opinions anonymes sous le couvert de yesh omerim (certains disent) : ce qui signifie que l’on recense des voix discordantes ou qui s’écartent de l’opinio communis… Doit-on les prendre en considération, voire même les suivre ?

Là-dessus, le sage rabbinique distingue plusieurs cas : si le Shoulhan Aroukh en personne (le code rituel juif qui fait autorité ) cite ces anonymes, alors on peut leur emboîter le pas, même si le plus grand commentateur de ce code religieux, le polonais de Cracovie rabbi Moshé Isserlés n’est pas d’accord. Ce qui prouve que même des autorités aussi établies que celle citée ne sont pas aveuglément citées…

C’est un tout autre esprit qui nous fait face dans l’épître aux Romains de Saint Paul, cette épître de l’Apôtre qui a vraiment porté l’estocade au respect des lois juives par les juifs (ralliés à l’Eglise naissante) et parmi l’ensemble du pagano-christianisme. Dans sa brillante lecture de l’épître aux Romains, l’abbé Quesnel dit d’emblée : l’épître aux Romains est par excellence l’écrit de saint Paul qui aborde front et la question d’Israël et celle de la foi. On peut difficilement avoir compris Paul sans s’y plonger… (p 7) Observation frappée au coin du bon sens.

Même si l’on peut parfois s’interroger sur la bonne foi de Paul (nous disons cela révérence gardée) il faut bien reconnaître qu’il a pénétré au plus profond de la problématique de la loi dans ses rapports avec la foi. On connaît la controverse entre juifs et nouveaux chrétiens : quand donc Dieu s’est-il révélé à Abraham, avant ou après sa circoncision ?

Pour les juifs ce fut après cet acte rituel que la vraie révélation eut lieu, pour les chrétiens, cet acte ne revêt pas d’importance cruciale. Ce débat entre la circoncision et l’incirconcision, entre le circoncis et le prépucé, doit toute sa acuité, voire son extrême violence à Paul qui réagira énergiquement face aux Galates, responsables d’une «régression» : comment avoir commencé avec l’esprit pour s’en retourner à la chair, leur dit-il sans ménagements ?

Nous parlions d’Abraham un peu plus haut ; en effet, Paul insiste pour que l’on élargisse le sein d’Abraham, c’est-à-dire qu’il optait pour l’ntégration des païens dans la nouvelle église. Il développe donc une comparaison entre le juif pécheur et la païen observant de la loi, mais il ne s’agit pas, évidemment, de la loi des juifs (comme il aimait à le dire) mais de la loi et de la foi, qui est tout autre chose…

Le juif pieux est celui qui est en accord avec la loi et qui est circoncis ; le juif pécheur est celui qui transgresse la loi tout en portant la marque de son alliance avec Dieu. Au terme de son raisonnement, Paul conclut que le païen pieux se trouve en état d’égalité avec le juif observant et circoncis.

Dans cette croisade antinomiste (du grec nomos pour loi), Paul va nettement plus loin. Il fut, à notre connaissance, le premier juif d’importance à poser la question de l’utilité de l’essence juive, à savoir sa supériorité ou son obsolescence : quelle est donc la supériorité du juif, ou quelle est l’utilité de la circoncision ? (Romain 3 ; 1) . Mais Paul pose en fait deux questions apparemment opposées et auxquelles il apporte des réponses contradictoires.

L’avantage des juifs est incontestable puisqu’ils sont les premiers dépositaires de la Révélation, mais au plan historique, c’est-à-dire en tant que peuple, ils sont, selon l’Apôtre, aussi pécheurs et donc coupables que les Grecs, donc les païens… Laissons à l’Apôtre le soin de décider avec lui-même ce qu’il faut retenir de ce raisonnement trop sinueux, trop subtil pour être vraiment cartésien.

La même hésitation ou contradiction (apparente ?) se rencontre au sujet de la justification de l’homme par les œuvres de la loi… C’est tantôt oui, et tantôt non. En fait, on comprend les déchirements de Paul ; élevé dans le respect absolu des préceptes de la Tora, il entrevoit aussi un nouvel horizon ébauché par l’Eucharistie et dans le cadre duquel la loi n’a plus sa place. C’est une idée fixe chez Paul : il y a un état du monde d’avant Jésus et un autre, après sa venue…

Cette mue de son âme, cette révolution copernicienne de sa vie et de sa pratique religieuse, sont, pour un esprit non chrétien, absolument incompréhensibles. Ce n’est pas un jugement de valeur. Un homme qui se rend à Damas, précisément pour y persécuter des hommes suspects de christianiser, un homme suspecté d’avoir pris part à la lapidation d’Etienne et qui a sa fameuse révélation sur le chemin de Damas et qu’un savant comme Ernest Renan a tenté d’analyser en profondeur…

Mais le lecteur attentif a du mal à suivre le raisonnement de l’abbé (p 27) : selon lui, les multiples ramifications de la loi (613 commandements selon le dictum talmudique de rabbi Simlaï) «lui donne dès le départ une coloration négative…» Et il conclut à la croix du Christ.

En Jésus, poursuit Paul, le monde passe de la logique de la loi à celle de la foi. Or, cette foi s’oppose aux œuvres de la loi. Et l’Apôtre de mettre en avant le verset suivant de la Genèse (15 ;6) : il crut en Dieu et celui-ci le lui imputa en justice. Li-tsédaka Dans cette racine hébraïque se trouve le fameux verbe justifier, le-hatsedik… Si cela était bon pour Abraham, la même chose vaut pour tous les autres hommes. Paul en déduit très adroitement que c’est la foi qui sauve Abraham et si cela est reconnu par la Tora elle-même alors la loi contient en elle-même son propre dépassement.

Paul a une pensée résolument antinomiste. L’abbé Quesnel en déduit ceci (p 38) : la foi justifiante précède tout, la circoncision ne fut donnée que plus tard, comme «sceau de la justice de la foi» de telle sorte qu’Abraham est aussi bien le père des croyants circoncis que celui des croyants incirconcis (Romain 4). Et la conclusion arrive, incontournable : les héritiers du patriarche ne sont pas que les juifs mais tous les croyants.

C’est Paul qui a institué l’opposition apparemment inconciliable entre la loi et la grâce, ce que la théologie allemande du XIXe siècle avait résumé dans le couple antithétique, Gesetz und Gnade… Mais là aussi, très respectueusement, il ne faut pas attiser les oppositions : après tout, le chapitre 31 du livre des Proverbes ne parle-t-il pas de Torat hésséd, la loi de la grâce, se gardant bien d’ériger entre ces deux une infranchissable barrière… On pourrait objecter que ce texte nie lui-même la loi, c’est une erreur, il en fait ressortir l’aspect gracieux, ce qui est différent.

Mais Paul suit sa logique, emporté par elle, il statue l’existence de trois éons, trois âges du monde :

a) d’Adam à Moïse, pas de corpus législatif, pas de loi, ce qui vise presque à excuser la faute du premier homme qui n’avait péché contre aucune loi, si ce n’est contre l’interdit divin .

b) de Moïse à Jésus, le règne ou l’empire de la loi.

c) Après la mort de Jésus qui effectue le pardon des fautes de l’humanité pécheresse : c’est le règne de la grâce. Paul est tellement conquis par cette problématique qu’il va jusqu’à dire que sous l’empire de la loi, l’homme est attiré par la faute. Accusé de favoriser le libertinage, il répond à ses contradicteurs que cette affirmation paradoxale ne vise nullement à pousser les êtres à se vautrer dans la luxure : le péché ne vous dominera plus, car vous êtes sous l’empire de la grâce… (Romains 6 ;14)

Mais qu’entendait l’Apôtre sous le vocable de loi ? Certains spécialistes de la littérature néotestamentaire lui ont reproché un usage peu cohérent de ce terme… Pensait-il à la loi de Dieu, à la loi juive, ou à la loi d’amour du Christ ?

Si on a tenu à mettre bout à bout les consultations juridico-légales d’un simple rabbin du XXe siècle et l’épître aux Romains, c’est pour montrer que la contestation du judaïsme est venue du judaïsme lui-même. Qui mieux que Paul pouvait incarner et représenter le judaïsme antique, lui qui fut l’élève des Pharisiens et de l’éminent Rabban Gamliel ?

Ce qui a plus joué dans toute cette affaire, c’est l’opportunité ou non d’élargir le sein d’Abraham. Mais le peuple juif ne pouvait pas, pour y parvenir, consentir au sacrifice de lui-même. Le débat entre les juifs et les chrétiens pourrait se résumer à un débat entre nous, juifs, et nous mêmes.