Aux victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015

« Quand on est gosse, on dessine des p’tits bonhommes…puis plus tard (comme on ne comprend pas toujours ce monde des « adultes », alors certains continuent à dessiner des p’tits bonhommes… » écrit et dessine Luz dans le numéro du 14 janvier de Charlie Hebdo, tiré à 7 millions d’exemplaires.

Une manière si tendre et si poignante d’exprimer ce qui est inné et ce qui naît de cette liberté. D’exprimer la vie. Lors de cette Marche du 11 janvier 2015, je m’étais fabriqué une pancarte qui avait pour slogan « JE SUIS LA VIE ».

Ce qui s’est passé ces 7, 8, 9 janvier 2015 nous a sonné. Ce qui s’est passé nous a mis en état de choc, puis en état de siège. Le monstrueux ne se réalise –ne se dessine- pas de suite, il choque, en effet. La vie a été atteinte et ce monstrueux est hors d’atteinte.

Le mot attentat délimite l’événement, telle une définition dans un dictionnaire. Quel mot exprimerait ce qui a basculé, cet état de dévastation, suspendu entre l’avant et l’après ; ce qui se dérobe, ce qu’on a cru frôler pour certains, la folie ou ce que Baudelaire appelait « le vent de l’imbécillité ». La vie ravagée et le deuil impossible. Comment vivre cela ?

Notre premier ministre, Manuel Valls, s’exprimait dans un lycée ces derniers jours de janvier 2015, en expliquant qu’il faut apprendre à vivre désormais avec la menace terroriste. Nous ne pouvons, ne pourrons vivre comme « avant ».

En France, nous ne sommes pas habitués. En France, où liberté résonne sans couac, nous ne sommes pas habitués. Habitués à quoi, au juste ?

A se dire ma vie est de toute façon un pari, ma vie est soumise à exécution. Ma destinée, désormais, est-elle de penser que ma mort est programmée par ceux qui tuent tout ce qui a nom de vie sur leur passage, par ceux qui tuent la liberté et la liberté de vivre ?

Ma destinée, désormais, est-elle de me dire, vais-je rester en vie longtemps, moins longtemps, quel sursis m’est accordé ? A ce « deuil » impossible, se lie le sens du « combat » pour la vie : quel est-il ce combat ?

« Se sauver » pour certains, est-ce combattre ou plus simplement se réfugier ? Quel sens en effet, de faire son Alyah pour certains Juifs français ? Est-ce la seule issue contre cette Peur d’être à nouveau décimé ? Illusoire ? Qui va suffisamment nous protéger, pense t-on. Ce choix, donc, de réflexions libres et personnelles pour accompagner « les p’tits bonhommes », continuer d’écrire, continuer de dessiner pour la liberté, pour la vie qui est sacrée, pour la vie qui est un espoir.

Ce qui a eu lieu

Ce qui a eu lieu ces 7, 8 ,9 janvier 2015 -si tant est qu’on rajoute devant ces trois dates le 1 du 11 janvier de la « Grande Marche » sur Paris, cela donnerait … 1789 !-. Mais qu’est-ce qui a eu lieu en réalité, si ce n’est cet irréalisable justement, ce qui nous a sonné, oui.

Il y aurait cet avant -ce qui a eu lieu- et cet après : un après qui laisse un goût bizarre. Un goût amer comme lorsqu’on sent une pointe de cynisme dans certains commentaires, une façon de dire, une façon d’interpréter ce qui a eu lieu, une gêne aussi à définir ce qui doit l’être, comme un vêtement mal ajusté. Prenons un exemple : les Juifs ou les Juifs français ou les Juifs de France… ceux qui ne le sont pas, Juifs, comme ils disent ; voire la plupart des médias qui prennent des raccourcis, gênés aux entournures, ne savent plus bien qui ils sont, ceux-là mêmes qu’on désigne comme Juifs.

Une gêne, ils sont. Plus simple à désigner, après. Les définitions se font d’elles-mêmes dans ce monde estranger.

Et il y aurait un après qui élargit et fait pendre bien des mots, égarés, qui s’égarent d’eux-mêmes, chez ceux-là mêmes qui avant, étaient bras-dessus-bras-dessous dans l’unanimité de La Cause. Un après qui fait pendouiller des pensées rentrées, des courants d’air qu’on avait oubliés. Un après qui bizarrement dilue, diffuse ces mêmes mots autrement. Un après déceptif et qui s’éloigne de cet avant.

Or, l’Inadmissible n’a ni d’avant ni d’après. Il se passe d’explication, autrement dit d’une recherche de lien de cause à effet, lien qui tend en l’occurrence à expliquer et à donner des preuves très perverses, que les médias, encore eux et pas eux-seuls, alimentent à loisir et véhiculent constamment : il n’y a en effet aucune explication à rechercher, aucune excuse à donner à ceux qui sont nés pour tuer.

Les mots

Je viens de prendre connaissance d’un article intéressant à plus d’un égard, -attentif dans cette juste mesure aux effets pervers de la langue, entre autres, et du laxisme sémantique, monnaie courante de ceux à qui on laisse la liberté de s’exprimer -, dans le « Courrier des lecteurs » du journal La Croix, du 29 janvier 2015, qui mérite d’être cité à l’appui de ma réflexion.

Il fait suite aux « Mots des journées de janvier » retenus par Bruno Frappat dans sa chronique des 17 et 18 janvier. L’auteur de ce courrier s’exprime ainsi : « Aux Mots des journées de janvier »/…/, je voudrais en ajouter un autre, tout petit, dont l’utilisation commence à se répandre. Il s’agit de la conjonction « mais ». Il n’a pas fallu longtemps pour qu’elle apparaisse et se multiplie.

Les rédacteurs de La Croix n’y échappent pas toujours, ni davantage certains des nombreux lecteurs qui s’expriment dans le « Courrier ». Bien sûr, on a été bouleversé et solidaire, mais il faut savoir prendre ses distances… Bien sûr la liberté d’expression est une des valeurs de la république, mais il y a des limites à tout… Bien sûr nous sommes tous Charlie (encore que !), mais quand même l’insistance à caricaturer Mohammed… Bien sûr l’antisémitisme a fait quatre victimes juives, mais le conflit israélo-palestinien…

La définition que Littré donne de cette conjonction « mais » est éclairante, car elle montre bien que son emploi peut opérer le renversement, sinon la négation, de la première proposition exprimée dans une phrase par la seconde précisément introduite par « mais ». Conjonction, nous dit Littré, servant à marquer opposition, restriction, différence parce que le sens fondamental de plus qui y est, met en regard deux propositions, et les lit entre elles, soit dit en passant de la plus faible à une autre plus forte, soit par différence ou opposition ».

En se situant sur l’axe émotion-manifestation-réflexion, Bruno Frappat n’a pas cédé à ce glissement sémantique et idéologique qui se cache sous l’usage du mot « mais »* : il ne l’a employé que trois fois dans son « Humeur » du jour… et trois fois, non pour revenir en arrière sur une position de réserve, mais pour aller plus loin dans la réflexion. C’est-à-dire dans le sens d’une véritable « conjonction » ! » (Louis Bodin, Paris).

L’avenir de la nation ? Quelle est-elle cette nation d’ailleurs … Je me suis prise à imaginer des dictionnaires de poche à la place des tablettes et des téléphones portables, pour que la recherche de définition permanente des mots qu’on emploie soit une loi. A l’heure, tardive, où on s’interroge sur le sens civique et son application à l’école, il me semble que les adultes (ceux qui se disent et se vantent de l’être, adultes) devraient rejoindre les bancs de l’école et écouter les leçons des enfants (je ne parle pas des adolescents qui nourrissent d’autres réflexions a priori et a posteriori).

Plutôt …une impression de déclin, de dévastation, aujourd’hui. Une ombre de mauvais goût s’est abattue et plane toujours ici, dans cette ville où nous vivons, une des plus belles capitales du monde.
Déclin et peur. Une peur sous-jacente, en veille, qui guette. Réveillée ou révélée pour certains par ce qui a eu lieu, l’innommable. Ce qu’on ne peut nommer et qui ne peut être nommé.

« La Rose de personne » de Paul Celan. Une peur qui n’a d’allié que le vide dans cette impossibilité à nommer. Citons cet extrait du poème de Paul Celan ; il est question de ce « poids retenant le vide /qui/ n’a /…/ pas de nom » :

Ce n’est plus
cette
pesanteur parfois
plongée dans l’heure
avec toi. C’en est
une autre.

C’est le poids retenant le vide
Qui avec
toi irait.
Il n’a, comme toi, pas de nom. Peut-être
êtes-vous la même chose. Peut-être
me donneras-tu aussi un jour ce
nom.
/…/
Odeurs d’automne, muettes. La
fleur-étoile, non brisée, passa
entre lieu natal et abîme à travers
ta mémoire.

Une perditude étrangère
avait pris corps, tu avais
failli
vivre.
/…/
Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant :
la Rose de Néant, la
Rose de Personne. »

Déclin, peur, malaise. Et pourtant la vie, être la vie au plus fort de soi, pour s’élever à l’enfant qui nous dit tout de ce qu’elle est, s’éveiller à lui, cet enfant, pour ne pas oublier, ne jamais oublier.
Ne jamais oublier la liberté, ne jamais oublier les dessins des « p’tits bonhommes ».

Ne jamais oublier les définitions et les mots qu’on emploie. La vérité, la seule.