“Je prends la liberté d’élever ma faible voix en faveur de la nation albanaise, descendante directe des Pélasges, ces ancêtres des nations européennes.” – La lettre de Saadi Levy au périodique “La Guerre Mondiale”, juillet 1915

L’ancien rédacteur en chef du Journal du Salonique, Saadi Levy, envoyait, le 5 juillet 1915, la lettre suivante au périodique « La Guerre mondiale », afin de défendre les intérêts des albanais et d’exprimer toutes les inquiétudes vis-à-vis de leur existence.

Voici, ci-dessous, son contenu :

Une voix en faveur des Albanais

Les Geneveys, Prilly-Lausanne, 5 juillet 1915.

Monsieur et cher confrère, Je viens de lire le très émouvant appel que les étudiants macédoniens de Genève ont publié, il y a quelques jours, dans votre estimable périodique, pour attirer l’attention du monde civilisé en faveur de leur malheureux pays natal.

Confiant dans l’esprit d’absolue impartialité de la Guerre mondiale, je prends la liberté d’élever ma faible voix en faveur d’une autre victime, la plus grande peut-être, que la série de conflits inaugurée par la campagne italo-turque a faite, sans que l’Europe semble vouloir s’occuper sérieusement d’elle. Je veux parler de la nation albanaise, descendante directe des Pélasges, ces ancêtres des nations européennes.

Sans le concours des Albanais, sans leur révolution de 1912, sans leur abandon des armes au moment où les Balkaniques franchirent les limites de la Macédoine, non seulement la Turquie n’aurait pas pu être vaincue, mais encore la première guerre des Balkans eût été impossible.

Cette première guerre des Balkans a été entreprise pour libérer des peuples opprimés, pour faire triompher les principes et droits des nationalités et des minorités. Les modifications du statu quo ante oriental n’a été consentie par l’Europe que sur la base des Balkans aux peuples balkaniques.

Or que voyons-nous ? Le plus ancien peuple balkanique, celui-là même qui, à travers les siècles, a su tenir le plus vaillamment tête aux invasions turques, se maintenant intangible depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, est actuellement l’objet des convoitises de tous ses voisins, après avoir été le foyer de toutes les intrigues des autres peuples. L’Europe non seulement ne rappelle pas à l’ordre les convoiteurs, mais elle semble les encourager pour se ménager leurs voix pour le jour du règlement des comptes final.

Si encore les convoiteurs se limitaient à une occupation provisoire ou même définitive des territoires reconnus par tout l’univers comme étant essentiellement albanais depuis toujours, le mal ne serait peut-être pas aussi grand. Mais les envahisseurs se livrent sur la pauvre masse albanaise aux vexations les plus infâmes, brutalisant femmes et enfants, exécutant sans autre forme de procès tous ceux qui osent formuler la moindre objection, en un mot terrorisant la population qui n’en peut mais. Pour comble de malheur, on accable les Albanais d’être les auteurs des plus horribles méfaits que les légions ennemies prétendent venger.

Voilà comment le principe des nationalités est respecté par ceux-là mêmes qui ont déclaré vouloir affranchir les peuples opprimés ou mourir ! Voilà comment les Albanais sont récompensés d’avoir levé les premiers l’étendard de la révolte et facilité par la suite l’œuvre des alliés balkaniques ! Voilà comment les petits peuples qui, hier encore, gémissaient sous le joug de l’esclavage, deviennent à leur tour oppresseurs de la pire espèce.

Si de telles abominations sont tolérées, le résultat sera non pas d’asservir les Albanais, même en en exterminant la moitié, mais d’amasser des haines, de laisser à moitié éteints des foyers de révolte et de se réserver ainsi, dans un avenir plus ou moins prolongé, de nouvelles insurrections c’est-à-dire de nouvelles menaces pour la paix générale.

Malgré les graves préoccupations européennes, à cause même de ces préoccupations, les petits Etats balkaniques devraient s’évertuer à mettre en pratique les principes auxquels ils ont obéi durant le dernier quart de siècle. En respectant l’Albanie, à laquelle ils doivent beaucoup de reconnaissance pour avoir été la sentinelle avancée de l’indépendance et de la liberté, ils se seront montrés conséquents avec eux-mêmes, ils se seront rendu service, rendant aussi service au monde civilisé, auquel ils auront épargné ennuis futurs, des douleurs morales et effectives ultérieures.

Je vous prie, mon cher confrère, etc.

Sam Lévy

Ancien rédacteur en chef du Journal du Salonique

Source de l’écrit : La Guerre mondiale : bulletin quotidien illustré, 15 juillet 1915

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62515997/f8.image