Au milieu des nombreux maux qui frappent notre société et la planète, la lecture hebdomadaire de la Torah, la « parasha de la semaine » comme nous l’appelons, que le peuple juif poursuit de manière ininterrompue depuis qu’elle lui fut donnée par Dieu sur le mont Sinaï par l’intermédiaire de Moïse, vient éclairer l’homme et guider sa réflexion et ses pas sur la voie du progrès moral et spirituel.

L’un de ces maux, qui est à l’origine de beaucoup d’autres, nous est indirectement proposé par la double parasha de cette semaine intitulée « Tazri’a/Metsora ».

Tirée du Lévitique, le livre de la sainteté qui trône au milieu des cinq livres de la Torah, elle aborde une maladie apparemment éradiquée en grande partie, bien que sévissant encore dans certains pays : la lèpre. Maladie de la peau chez les humains, maladie des murs dans les maisons, espèce de salpêtre opiniâtre dont, pour venir à bout, le texte biblique nous explique avec force détails comment l’identifier, la déclarer, la soigner, et finalement réintégrer parmi les siens celui qui en aura été complètement débarrassé.

Tout ce processus est minutieusement indiqué par un texte quelque peu ingrat et dont seule l’exégèse traditionnelle juive justifie l’intérêt qu’on lui porte encore si longtemps après.

Il est vrai que la lèpre du corps qui fut durant des siècles un des fléaux de l’humanité, et dont les maladreries témoignent encore, est en voie de disparition. Mais voilà, il s’avère que cette maladie est un symbole, le symptôme de tout autre chose qu’un dysfonctionnement de l’organisme.

Dans la Torah, on voit que Myriam – sœur de Moïse – en fut frappée après qu’elle eût médit au sujet de l’épouse de son frère, Tsipora, l’Ethiopienne, la koushith (habitante du pays de Koush). Elle ne devra sa guérison qu’à la très brève, mais très belle prière d’intercession de Moïse à Dieu (Nombres 12:13) : אל נא רפא נא לה (El na, refa-na lah), « Ô Dieu, daigne la guérir ! » C’est donc que la lèpre vient frapper celui qui se livre à la médisance !

Pourquoi ce traitement ostensible, et qui exclut celui qui s’en rend coupable de la communauté humaine ? Les commentateurs l’expliquent ainsi : le péché de médisance s’exerce dans le secret ; il faut que sa sanction expose le pécheur à la vue de tous.

L’un des noms de la lèpre, celui qui donne son nom à la parasha, est metsora dont la tradition propose une étymologie révélatrice : מוציא שם רע (motsi shem ra), celui qui produit un mauvais nom, c’est-à-dire une mauvaise réputation.

Le médisant devient ainsi lépreux parce qu’il produit un mal terrible envers l a personne qu’il vise à travers ses propos médisants. Il est courant de dire que la médisance blesse, ou tue, trois personnes : celle qui s’y adonne, celle qui en est l’objet, celle qui y prête l’oreille. Je serais tenté d’en ajouter une quatrième : celle qui la véhicule et l’amplifie. Balzac disait : « On dit » et « peut-être » sont les deux huissiers de la médisance. » Et il savait de quoi il parlait en matière d’huissiers ! Reconnaissons que le péché (car c’en est un) de médisance se nourrit beaucoup des rumeurs. Le judaïsme affirme que c’est peut-être le péché le plus grave auquel l’homme puisse s’adonner.

Et ce mal règne en maître sur la vie publique, en politique, en privé. Aujourd’hui, il est encore amplifié par le phénomène d’Internet qui anonymise ceux qui y ont recours. On voit des adolescents, presque des enfants, se suicider à cause de la médisance propagée par les canaux modernes de l’informatique.

On voit des noms traînés dans la boue uniquement sur des prétendues informations de « sources proches de l’enquête ». L’information en boucle de certains médias radiophoniques ou télévisuels a tôt fait de jeter l’opprobre sur des innocents qui, par la « magie » des moteurs de recherche resteront entachés à tout jamais sur la base de dénonciations médisantes et sans preuves. Et ce même lorsque la justice étant passée, celui qu’on avait accusé à tort aura été innocenté.

Mais c’est aussi dans le domaine de la politique que la médisance sévit. Il n’est peut-être nulle autre place où l’on manie la médisance avec un tel aplomb. Ceux et celles qui sont censés nous gouverner, c’est-à-dire s’occuper de la chose publique, res publica, dépensent beaucoup d’énergie et parfois d’argent pour salir leurs adversaires. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ».

Ce dicton attribué à Beaumarchais dans le Barbier de Séville nous dit assez les ravages de la médisance. Ils sont sans aucun doute plus difficiles à guérir que la maladie physique de la lèpre. Nous avons tous entendu dire qu’« il n’y a pas de fumée sans feu », et nous tenons pour certain que les suspicions déclenchées par la médisance ont un fond de réalité. Moi-même, j’avais tendance à y souscrire tant il est vrai qu’il ne saurait y avoir de fumée sans quelque chose qui la provoque, à savoir le feu.

Pourtant, récemment, un de mes amis m’a dit que lorsqu’il entendait énoncer cette pseudo-vérité, il répondait qu’il suffit de répandre un peu de fumier pour qu’il y ait de la fumée… Le fumier, c’est bien le support qui évoque le mieux la médisance : un endroit de pourriture et de puanteur.

Ceux qui s’y livrent s’y vautrent volontiers. Ils ne valent pas plus que ce magma, encore que les agriculteurs savent l’utiliser pour enrichir leurs terres, ce que les médisants ignorent, eux qui ne savent qu’appauvrir et  enlaidir.

Finalement, il est bon que la Bible consacre tant de ses précieux versets au traitement de la lèpre dès lors que celle-ci est la maladie-symptôme, révélatrice d’un grand fléau de l’humanité. Au-delà du corps, à travers lui, c’est l’âme que vise le texte. Suivons donc les prescriptions relatives à ce mal profond.

Il faut d’abord le discerner, avoir le courage de se l’avouer et se rendre auprès du prêtre qui examinera la (les) plaie(s). Celui-ci prononcera alors son diagnostic ; il dira s’il s’agit de la lèpre ou pas. Si la maladie est avérée, il prescrira la mise à l’écart du camp de la personne atteinte ; puis au bout de la période qu’il aura fixée, le lépreux guéri devra se purifier à deux reprises.

Enfin, il offrira un sacrifice d’expiation. Après quoi, il pourra rejoindre ses congénères. J’ignore comment ce processus antique pourrait être traduit aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est que, pour extirper cette lèpre de l’âme que représente la médisance, il faut faire un travail sur soi-même, puis consulter une autorité morale, suivre ses prescriptions et se purifier de toutes ses mauvaises pensées.

Les commentateurs s’interrogent : pourquoi un sacrifice d’expiation au terme d’une maladie ? Et d’expliquer : ceci nous prouve que la lèpre dont nous parle la Torah n’est pas qu’une maladie physique, mais l’apparition au grand jour de fautes graves dont il convient de se libérer par un sacrifice d’expiation.

La Torah s’occupe du corps et de l’âme. Ses multiples commandements en sont l’illustration. Nous ne devons pas la lire comme un livre d’historiettes ou de légendes et de mythes. Comme le disaient nos maîtres à son propos : הפוך בה והפוך בה דכולא בה (hafokh bah va’hafokh bah, dekhoula bah), « Tourne-la et retourne-la, car tout y est » !i.