Une récente controverse, due à un attentat survenu à Marseille, contre un enseignant juif se déplaçant avec son couvre-chef (kippa) sur la voie publique, a placé le port de la kippa au centre d’un grand débat national. La gravité de cet incident qui aurait pu avoir un fin tragique conduit à s’interroger en toute sérénité sur les origines et la signification de cette pratique religieuse qui a connu de nombreux développements au cours de la constitution progressive du judaïsme rabbinique.

On l’oublie souvent, mais, contrairement à l’idée toute faite des gardiens sourcilleux d’une tradition immuable et gravée dans le marbre, la Tradition centrale et première a toujours essaimé en une multitude de traditions locales, différentes les unes des autres, selon les pays et les époques… L’effort d’uniformisation et de homogénéisation n’est venu qu’après et fut l’œuvre des codificateurs dont les décisions ont désormais force de loi.

Pour réaliser cette petite enquête, qui réserve quelques surprises, je me suis principalement servi des travaux de quelques savants juifs, allemands et américains, tels Jacob Zallel Lauterbach (1873-1942) Léopold Loewe et Samuel Krauss. (1866-1948), Je ne cache pas qu’ils suivaient tous les trois une tendance libérale, éclairée par l’évolution historique, ce qui se révèle presque inconciliable avec l’approche de leurs collègues orthodoxes. Car ces derniers s’appuient exclusivement sue le Shoulhan Aroukh de Joseph Caro.

Chemin faisant, on relève qu’il faut aussi inclure le cas des femmes qui, dans toutes les religions monothéistes, étaient contraintes de se déplacer, tête couverte, afin de dissimuler leur chevelure au regard, de peur de susciter la concupiscence des hommes…

Avant de tomber dans le creuset des traditions religieuses, cette question du couvre-chef a agité les milieux juifs et était encore récemment (notamment aux USA et en Israël) au centre d’un vif débat entre les partisans du libéralisme et de la réforme, d’une part, et les adeptes d’une orthodoxie pure et dure, d’autre part. On gardera en mémoire que les enquêtes sur cette pratique ont souvent été biaisées suivant les convictions religieuses des uns et es autres. Chaque parti de la religion juive voulait montrer que la tradition authentique était de son côté.

Il faut donc se poser sans a priori la question suivante : existe-t-il une loi biblique ou une prescription talmudique faisant obligation aux hommes et aux femmes d’entrer dans une synagogue ou de participer à un office religieux en se couvrant la tête ?

Et s’il n’en existe aucune, ce qui est le cas si l’on scrute les sources juives anciennes sans opinion préconçue, à quand remonte cette tradition qui a fini par s’imposer dans le judaïsme rabbinique, alors qu’à leurs débuts, le libéralisme et la réforme ont cru devoir s’affranchir de cette pratique ? Aujourd’hui, même les rabbins libéraux ou réformés portent la kippa lors des offices religieux.

La réponse de cet éminent historien que fut le professeur Jacob Zallel Lauterbach, aux deux questions posées, est absolument univoque : il n’existe aucune prescription biblique ou talmudique claire allant dans ce sens. Pourtant, en ce qui concerne la gent féminine, on remarque que l’usus, l’usage d’un chapeau ou d’un foulard remonte à des temps très anciens, même en dehors du service religieux. Tertullien qui vivait vers l’an 200 de notre ère note que le couvre-chef des dames juives était si profondément entré dans les mœurs qu’on les identifiait grâce à cela.

On verra dans les développements suivants que des influences babyloniennes, sémitiques ou même, plus tardivement arabo-musulmanes, se sont indéniablement exercées sur cette pratique.

En ce qui concerne le port de la kippa au cours d’offices religieux on peut avancer l’hypothèse que la récitation des prières contenant la Nom divin ont poussé les fidèles à se couvrir la tête en signe de crainte révérencielle ou simplement d’humilité des créatures face au Créateur.

Ce sont des explications qui peuvent paraître insuffisantes aujourd’hui mais qui gardent toute leur importance aux yeux de l’humanité croyante, quel que soit son credo, juif, chrétien ou musulman.

Mais s’il n’existe aucune prescription légale dans les sources anciennes, notamment bibliques ou dans l’exégèse traditionnelle, pouvons nous penser qu’il ne s’agit là que de rites ou de coutumes ? La prudence s’impose car ce port du couvre-chef s’est si profondément incrusté dans l’usage synagogal qu’il est devenu une véritable ligne de démarcation entre les libéraux et les orthodoxes. Pour s’en faire une idée, il suffit de rappeler que certains rabbins orthodoxes n’ont jamais pardonné au rabbin Léo Baeck (ob. 1956) d’avoir assisté un jour à une réunion non liturgique dans une synagogue, tête découverte.

Quand on regarde des portraits de grands maîtres des différentes cultures religieuses, on note que Maimonide, Averroès ou d’autres théologiens chrétiens sont toujours représentés, tête couverte. Une certaine influence orientale est ici à l’œuvre. Mais dans ce cas, comme d’ailleurs pour ce qui est des dames, est-ce que le couvre-chef fait naturellement partie de l’habillement général ou répond-il plutôt à une recommandation de nature religieuse ?

Nous devons donc inclure dans nos investigations d’autres sources que celles du judaïsme rabbinique qui était en cours de cristallisation, parallèlement à l’avènement du christianisme. On trouve, par exemple, dans la première épître aux Corinthiens de l’apôtre Paul (11 ; 4s) une intéressante mention concernant à la fois les hommes et les femmes :

Tout homme qui prie ou prophétise, le chef couvert, fait honte à son chef. Toute femme qui prie ou prophétise, le chef non voilé, fait honte à son chef, elle est comme une femme rasée. Si une femme ne se voile pas, qu’on la tonde aussi, et s’il est honteux pour une femme d’être tondue ou rasée, alors qu’elle se voile.

Ce passage néotestamentaire nous intéresse surtout en raison de sa polémique contre une pratique rabbinique, contemporaine de Paul, lequel entendait se détacher entièrement des coutumes juives de son temps. On connaît aussi cet antinomisme radical présent dans l’épître aux Galates, où il milite énergiquement contre la pratique de la circoncision.

Par voie de conséquence, les sources juives anciennes prennent le contre-pied ; elles maintiennent mordicus ce qui est attaqué par un adversaire religieux ou doctrinal suivant un adage talmudique qui interdit d’imiter les pratiques des idolâtres (houkkat ha-goy ; al ta’assou ke-ma’asséhém) : dans le cas du couvre-chef, cela donne à peu près ceci : si eux se découvrent lors de leurs dévotions dans leurs églises, eh bien nous, Juifs, nous prieront tête couverte.…

Ici aussi, il convient de ne pas sous-estimer le principe selon lequel des minorités religieuses persécutées ou critiquées ont souvent tendance à se poser en s’opposant. C’est la seule arme dont elles disposaient si elles voulaient continuer à exister.

On a évoqué plus haut le cas de Tertullien qui vivait en Afrique du nord vers l’an 200 de notre ère ; le port d’une coiffe par les femmes juives était si systématique qu’il permettait de les identifier comme telles. On verra par la suite que même dans ce cas précis, les opinions et les pratiques divergeaient à l’époque talmudique, selon qu’on se trouvait en Babylonie ou en terre sainte.

Si la Bible se contente de donner des indications ou des informations sans dire clairement la conduite à tenir, on peut, néanmoins, glaner des indices sur ce qui se passait dans l’Egypte ancienne, l’Assyrie ou la Babylonie, autant de puissances régionales dont la sphère d’influence comprenait la petite Judée.

On relève, en scrutant les stèles ou les bas-reliefs de ces différentes civilisations, que les personnes de rang royal, les membres du haut clergé et de la noblesse sont toujours revêtus d’un couvre-chef ; mais nous restons dans l’incertitude quant à la nature de ce port : s’agissait-il de la simple reconnaissance d’un staut social, d’un haut lignage, ou de la conformité à un rite religieux ?

Le talmud de Babylone (Sanhedrin 92b) a connaissance d’une ancienne coiffure perse faisant penser à une crête de coq qu’il nomme ainsi : karbalta. Un verset du livre des Rois (I 20 ; 31), parlant du roi Ben Haddad évoque des cordes (havalim) nouées autour de la tête, ce qui rappelle une ancienne pratique égyptienne visible sur certaines stèles. S’agissait-il d’une coutume ou d’un mode vestimentaire ?

Une remarque concernant la chevelure des dames : en Genèse 24 ;65, nous lisons que Rébecca, à la vue d’Isaac, son futur mari, se saisit d’un voile (tsa’if) et s’en couvrit. Il ne peut pas s’agir de l’ensemble du corps mais seulement du visage et peut être aussi de la tête, donc de la chevelure. Il est difficile d’en tirer un enseignement général puisque dans le livre de la Genèse, lors de l’aventure de Juda avec sa belle fille Tamar, cette dernière se dépouille de ses vêtements de veuvage pour se voiler… comme le faisaient les prostituées !

Le second livre des Macchabées (4 ;12) nous apprend que l’une des mesures imposées par Antiochus Epiphane aux jeunes Judéens était le port d’un chapeau, ce qui laisserait penser que le couvre-chef n’était pas une pratique courante dans le pays.

Il est donc difficile de dégager une ligne claire et univoque, allant dans un sens ou dans un autre, tant les sources sont loin de nous fournir une direction claire et un enchaînement logique.

En décrivant les vêtements du grand prêtre, la Bible signale qu’il est coiffé d’une tiare ecclésiastique, signe distinctif d’un grand dignitaire et du respect qui lui est dû. Mais quand le roi David ( I Samuel) doit fuir son palais, suite au coup d’état de son fils Absalon, il part pieds nus mais coiffé d’un chapeau… Ces deux détails sont antagoniques car dans la précipitation le monarque déchu aurait dû s’enfuir, tête nue. Et lorsque Tamar, fille de David, est violée par son demi frère Amnon (II Sam. 13 ;19) on voit une jeune femme éplorée, courir dans les rues, les cheveux au vent.

Ce couvre-chef, devenu par la suite une kippa, c’est-à-dire un morceau de tissu ne concernant que la tête, est devenu inséparable, lors de certains offices religieux, du talét, le châle de prière, dans lequel l’orant est emmitouflé lors de ses oraisons. Or, on observe depuis les temps talmudiques et jusqu’à nos jours, que certains hommes très pieux remontent l’extrémité supérieure de ce même châle pour s’en couvrir la tête…

Le terme hébraïque pour désigner cette façon de se couvrir le corps de ce châle de prière est : le-hit’atéf, ‘atifa. Aux quatre extrémités de ce même châle ou d’un quelconque habit qui en tient lieu, sont cousues les franges rituelles (tsitsit), qui constituent, quant à elles, une prescription biblique. (Deut. 22 ; 12).

On lit dans le livre de l’Exode (34 ;33) que Moïse avait mis un voile sur son visage qui rayonnait de lumière : il l’ôtait lorsqu’il parlait avec Dieu mais le remettait quand il annonçait aux enfants d’Israël les oracles divins… Nous pouvons rapprocher cet acte de la bénédiction sacerdotale (Nombres 6 ; 24-26) dans les synagogues : les cohanim (descendants du pontife Aaron) se couvrent la tête et le visage de leur châle de prière (talet) lorsqu’ils bénissent les fidèles. Mais même dans ce cas, ceci ne s’applique qu’aux descendants d’Aaron, seuls habilités à prodiguer cette bénédiction ancestrale au reste de la congrégation.

La littérature talmudique prescrit au président du tribunal de s’envelopper dans son manteau (muni des franges rituelles prévues par la Bible) lorsqu’il siège pour rendre la justice ou, par exemple, lorsqu’on délie un fidèle d’un vœu qu’il a prononcé (Nedarim 77b). Etait-ce seulement pour adopter une attitude digne et solennelle, comme dans le cas rabbi Yohann ben Zakkaï, le fondateur du judaïsme rabbinique que ses disciples prièrent de leur enseigner le sens de la vision du char divin dans le livre d’Ezéchiel ?

La mishna de Haguiga (ch. II) précise que le sage descendit alors de son âne et s’enveloppa de son châle de prière en précisant qu’il ne saurait évoquer de si graves sujets en restant juché sur sa monture : par respect pour le maître de l’univers il en descendit, prit place sur un rocher, s’enveloppa de son châle et donna son homélie… Un autre passage talmudique (Shabbat 25b) relate à peu près la même attitude de la part de Juda ben Illaï (vers 150 de notre ère) qui se préparait pour accueillir le sabbat : il ressemblait alors à un ange dans son manteau blanc, muni des franges rituelles.

On peut supposer qua la partie supérieure du châle servait aussi de couvre-chef. Mais jusqu’ici nous n’avons eu affaire qu’aux érudits des Ecritures et non pas aux gens simples, aux paysans, aux petites gens (am ha-arést). Partant, certains actes d’une grande solennité présupposaient un habillement digne et conforme aux circonstances. Mais que se passait-il si, en raison de la pauvreté des habitants du pays, on ne disposait d’aucun châle de prière ? Ne devait-on pas, dans de tels cas, se couvrir au moins la tête afin de témoigner un minimum de respect à Dieu ou aux sujets associés à son essence ?

Pour bien cerner le statut du couvre-chef dans la littérature biblique, il faut mentionner un verbe hébraïque signifiant les cheveux défaits ou dérangés, c’est-à-dire non surmontés d’une coiffe ou d’un tissu en tenant lieu : paro’a, li-fro’a, por’im roch, cette expression signifiant les cheveux lâchés ou en désordre. Le livre des Juges (5 ; 2) évoque une pratique étrange que le Bible de la Pléiade traduit ainsi : Quant en Israël on laisse flotter la chevelure (bi-fro’a pera’ot)… Etait-ce une tenue pour aller au combat comme semble l’indiquer le contexte de ce poème de Déborah ?

Un passage talmudique nous rapproche du rite actuel de se couvrir la tête, dès le lever, avant de prononcer les premières bénédictions : Berachot 60b commande de se coiffer du soudar et de réciter le texte suivant : Béni soit Celui qui ceint Israël de bravoure… Mais que signifie au juste ce terme soudar ?

Probablement un couvre-chef, mais un couvre-chef réservé aux érudits et aux personnalités importantes. Ne connaissant pas l’origine de ce terme étrange, le talmud (Shabbat 77b) préfère dire qu’il s’agit d’un notarikon d’un verset des Psaumes (25 ; 14) : le secret de Dieu est réservé à ceux qui le craignent : sod ha-Shem liréaw). Une autre référence talmudique nous met sur la voie : parlant d’un éminent maître rabbi Kahana, il est dit : rabbi Kahana est un homme important, il lui faut bien un soudar (Kiddushin 8a). Un autre passage dit à peu près la même chose : Maître, votre soudar ressemble à celui d’un érudit des Ecritures (Pessahim 111b) ce qui fait dire au commentateur Rashi (XIIe à Troyes) : seuls les maîtres portaient un soudar.

Est ce que toutes les classes d’âge, toutes les classes sociales participaient aux offices religieux, tête couverte ? Les enfants n’avaient pas besoin d’un couvre-chef. Le talmud parle d’hommes adultes les qualifiant de têtes aux cheveux noirs (shehoré rosh). Dans certaines communautés ashkénazes, les célibataires se couvrent la tête mais ne portent pas de châle de prière durant les offices religieux.

Au cours du Moyen Âge, une biographie, les Toldot Yeshou, très irrespectueuse de Jésus, de ses origines et de son comportement général, circulait dans les communautés juives et passait pour une sorte d’Evangile du ghetto. C’est un texte composite qui contient des matériaux extra-talmudiques ainsi que des ajouts plus récents. Les Sages se plaignent de l’arrogance (réelle ou supposée) de Jésus qui passait devant eux, tête nue, le buste droit, sans s’incliner devant eux ni même les saluer.

Mais un autre récit talmudique (Shbbat 156b) est nettement plus instructif car il nous renseigne mieux sur la signification religieuse du port de la kippa : un astrologue avait prédit à la mère de rabbi Nahman ben Isaac que son fils deviendrait un grand voleur… Croyant obvier à cette sombre prédiction, elle interdit à son rejeton de circuler tête découverte et motiva son geste ainsi : Couvre ta tête afin que la crainte du Ciel ne te quitte jamais.

Cette référence est essentielle car la plupart des rabbins orthodoxes voient dans le port de la kippa un signe d’humilité et de soumission à la volonté divine. Une manière de reconnaître le statut de créature et qu’elle en est redevable à Dieu…

Le cas de cette femme nous servira de transition vers ce qui est prévu au sujet des dames. Il semble qu’ici le centre de gravité se déplace du domaine du rite religieux pour migrer vers ceux de la décence et la moralité.

Circuler les cheveux lâchés, roshah parou’a, est déconseillé aux femmes mariées, en revanche, certaines sources (Yebamot 113b) le permettent aux jeunes filles. Dans les synagogues aujourd’hui, les femmes mariées se couvrent généralement les cheveux tandis que les jeunes filles n’y sont pas astreintes.

Comment conclure au vu d’attestations traditionnelles si peu univoques ? Comme aucune prescription biblique claire et déterminante n’existe, on peut en inférer que le couvre-chef s’est imposé par mimétisme. Il semble que les Juifs vivant sur le pourtour du bassin méditerranéen aient repris de leurs voisins arabo-musulmans cette coutume de se déplacer et de prier tête couverte.

Mais maintes pratiques juives devenues rigoureusement obligatoires ne sont nullement prévues dans la littérature biblique. Elle se sont imposées au fil des siècles et il serait absolument impensable de les rejeter au motif qu’elles ne sont soutenues par aucune attestation scripturaire. Il ne faut pas perdre de vue que le judaïsme rabbinique n’est pas une religion biblique mais biblico-talmudique. Ce sont, que cela plaise ou pas, les interprétations de la tradition qui priment.

Une pratique remontant à plus d’un millénaire et demi s’est acquis un in déplaçable droit de cité. Ce que Tertullien disait de la femme juive il y a près de deux millénaires peut se transférer sans peine à la kippa d’aujourd’hui. On reconnaît le Juif à sa kippa. Est ce suffisant, est-ce judicieux ? C’est ainsi. Pourtant si l’habit ne fait pas le moine comment admettre que la kippa fasse le Juif ?

Maïmonide (Hilkhot tefilla V, 5) recommande de s’abstenir de réciter les prières, tête nue et pieds nus… Mais il n’a jamais fait du couvre-chef l’essence même du judaïsme. Ni même son simple signe distinctif. Cependant, le port de la kippa est incontournable aux yeux du judaïsme orthodoxe.