Plutôt que de chercher une énième fois le coupable de ce conflit israélo-palestinien qui épuise notre quotidien, je voudrais parler de l’aveuglement des deux camps et de la déshumanisation de l’ennemi qui porte un coup dur à notre propre humanité.

Le psychologue Melvin Lerner a découvert ce qu’on appelle aujourd’hui « l’hypothèse du Juste-Monde » (merci à Sarah Bloch-elkouby qui me l’a faite découvrir). Il s’agit d’un biais cognitif qui pousse l’être humain à croire que « Chacun reçoit ce qu’il mérite et mérite ce qui lui arrive ». La société serait donc cohérente, si quelqu’un est puni c’est qu’il est fautif, et inversement. Le problème survient lorsque nous nous confrontons à des victimes innocentes, qui mettent à mal cette théorie d’un monde cohérent et juste. Pour ne pas y renoncer, l’être humain a la tendance inconsciente à accuser la victime innocente quitte à innocenter son agresseur. Car une victime sans faute et un agresseur pervers représentent une brèche psychologique que nous préférons ne pas avoir à assumer.

Un exemple pratique, qui dure depuis des millénaires et que cent ans de féminisme n’ont pas encore réussi à anéantir : la victime d’un viol. Le viol est considéré comme un crime dans les sociétés patriarcales. Un crime commis par la femme. Chez nous encore, dans nos contrées démocratiques, la société (et parfois la loi) trouve des « circonstances atténuantes » à un viol. Que portait la femme ? N’était-elle pas volontairement provocante ? Qui n’a jamais entendu quelqu’un plaisanter sur « l’incitation au viol »  que représente la tenue de telle présentatrice télé ? Derrière ces remarques, se tient notre cher biais cognitif qui nous rassure. Non, un simple voisin, le gentil professeur de lycée ou l’homme politique admiré ne peut pas être un violeur. Cette femme a dû le provoquer et il n’est « qu’un homme ».

« La Haine ment, la Haine ment, la Haine ment »

J’en viens maintenant au conflit israélo-palestinien. Cette théorie a rendu insupportable le discours des deux camps : israélien et palestinien (et par extension pro-israélien et pro-palestinien). Je n’ouvrirai pas le compteur de la haine pour savoir qui, d’Israël ou des palestiniens, est responsable de ce conflit qui n’en finit pas. Par contre, je reste estomaqué par la facilité avec laquelle chacun transforme le camp adverse, composé de millions d’individus, en une entité unique et homogène où chaque personne est « un terroriste potentiel », un « colon », un « ennemi », « un assassin-s-il-en-avait-l-occasion ». Un monde dichotomique composé d’un ennemi caricatural et d’une victime qui l’est tout autant. Les personnages sont les mêmes, seul leurs rôles changent selon le positionnement du spectateur face au conflit. Mais comme nous l’apprend la théorie du Juste-Monde, cette vision caricaturale est un biais cognitif, une illusion visant à simplifier au maximum la complexité d’un conflit et l’horreur de la souffrance humaine. Chaque camp est prêt à tous les abus et à une mauvaise foi sans fin plutôt que d’assumer le fait qu’il puisse y avoir aussi dans le camp ennemi des victimes innocentes.

À écouter le coté pro-israélien, on a l’impression que Gaza est une destination balnéaire paradisiaque que les palestiniens s’acharnent à transformer gratuitement en terre aride et haineuse.

Sortons une seconde de notre pensée caricaturale. Qui est l’être humain de Gaza, caché derrière l’infinité d’étiquettes limitantes que nous lui avons accolée ? Essayez une seconde de vous mettre dans sa peau. Il y a 80% de chance pour que votre grand-mère soit une réfugiée palestinienne ayant quitté son village natal pendant la guerre d’indépendance. Elle imaginait y revenir quand tout sera calmé, mais s’est retrouvée bloquée contre son grès sur un morceau de terre dont personne ne veut.  Vous avez grandi en ayant conscience de n’avoir aucune nationalité. La Palestine n’est pas reconnue comme état, l’Égypte ne voulait pas annexer cette bande de terre, Israël non plus. Vous êtes apatride sur la terre de vos aïeux.

Au-delà des conceptions identitaires, vous avez également des angoisses hautement plus pragmatiques. Vous avez probablement un être proche mort lors d’un bombardement aérien israélien, non pas parce qu’il appartenait à une fraction terroriste mais parce que les bombes font des victimes civiles. Ceux qui prétendent vous diriger sont depuis toujours corrompus. Vous avez voté le Hamas en 2006 dans l’espoir de mettre fin à la corruption de l’OLP. Quelques années plus tard, vous réalisez votre erreur mais la possibilité d’élections démocratiques n’existe déjà plus. Vous n’avez aucun avenir économique. 40% des gens qui vous entourent sont au chômage, vous avez même perdu le peu de dignité qui vous reste en vivant des aides internationales. Vous vivez emprisonné, dans un territoire minuscule, sans pouvoir en sortir ne serait-ce que pour un week-end, quasiment sans le moindre loisir, sans cinéma, sans bar, sans rien.

Le coté pro-palestinien n’est pas mieux. Israël serait un pays colonisateur dominant un autre peuple sans la moindre raison, par cruauté et plaisir. Comme si Israël avait mené une politique active de conquête du territoire en 67 (car oui, la guerre des six jours était avant tout défensive). Comme si le congrès sioniste mondial n’avait pas accepté les différentes propositions de partage du pays en deux états, à une époque où le territoire réservé aux juifs était infiniment plus petit que le territoire actuel. En 1937 et en 1947, partage accepté par le mouvement sioniste et refusé par les palestiniens. En 1967, après les conquêtes de la guerre des six jours, Israël décide de rendre unilatéralement tous les territoires contre un accord de Paix. Mais les pays arabes refusent tous de traiter avec « l’entité sioniste ». Un refus bien significatif : le refus d’accepter l’histoire du juif, son lien à sa terre ancestrale, son exil, sa nostalgie pour Sion.

Un pro-palestinien s’est-il imaginé ce que ressent un israélien connaissant son histoire et sachant que chaque guerre israélienne était toujours défensive ?  Ressentant dans sa chair qu’au 21e siècle un juif doit encore se battre pour pouvoir exister ? S’est-il imaginé ce que c’est qu’être un jeune israélien ayant connu les attentats suicides de l’Intifada, ayant grandi dans la crainte d’un autobus qui explose, connaissant des proches morts à la guerre et morts dans des attentats suicides ?  Ce que représentent 15 secondes quand c’est le temps qu’on a pour mettre à l’abri son enfant quand le Hamas tire sur Israël, alors qu’il y a neuf ans à peine, Tsahal contrôlait la bande de Gaza jusqu’à ce qu’Israël s’en retire unilatéralement espérant que cette énorme pas gratuit poserait les bases d’un état palestinien démocratique au côté d’Israël ?

Ce billet ne propose aucune solution politique et ne cherche pas les coupables. Il vient uniquement rappeler que derrière les barrières de haine que le conflit a dressé de part et d’autre, se trouvent simplement des êtres humains dont la plupart aimeraient bien vivre sans ce triste conflit. Des êtres humains que le désespoir et la haine poussent jour après jour à adopter un discours de plus en plus violent mais qu’ils abandonneraient bien vite pour un peu d’espoir.

« La Haine ment, la Haine ment, la Haine ment », disait la poétesse israélienne Zelda. La haine nous ment, nous aveugle et surtout, la Haine tue et nous embourbe dans une situation insupportable pour les deux camps, pour l’être humain, qu’il soit israélien ou palestinien. Nous n’avons pas, en tant qu’individu, la possibilité de régler ce conflit, de mettre fin à l’escalade de violence ou d’éliminer les responsables. La seule possibilité que nous avons tous et chacune, c’est celle de ne pas nous aveugler, de ne pas faire le choix de la facilité et de la caricature. De voir l’humain en face et par ce fait, de rester nous-mêmes humains.