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La Haggadah de Tinghir n’est pas écrite en hébreu

Dans la vallée du Todgha, au pied du Haut Atlas, il existait une communauté juive. Elle vivait à Tinghir, à quelques heures de piste des villes, parmi des villages amazighs, et elle possédait un texte.

C’était une Haggadah de Pessah, le récit que l’on lit chaque année à la table du Séder. Deux chercheurs, Paulette Galand-Pernet et Haïm Zafrani, l’ont établie et publiée en 1970.

La langue de ce texte n’est ni l’hébreu, ni l’arabe.

C’est du tamazight, transcrit en caractères hébraïques.

Prenez une seconde pour mesurer ce que cet objet implique. Il implique qu’il a existé au Maroc des Juifs pour qui l’amazigh n’était pas la langue des voisins, mais la leur. Des Juifs qui priaient dans la langue des montagnes.

Et il implique que presque tout ce qu’on raconte à leur sujet est bâti sur une phrase mal traduite en 1852.

Deux mots pour comprendre tout le judaïsme marocain

Il faut d’abord poser le vocabulaire, parce que sans lui rien ne se comprend.

Les Toshavim sont les résidents. Les Juifs installés au Maroc depuis l’Antiquité, bien avant l’islam, bien avant les dynasties, bien avant que le pays ne porte ce nom. Ils parlaient amazigh et arabe, pratiquaient un judaïsme imprégné de traditions locales, et avaient développé des coutumes propres au terroir.

Les Megorashim sont les expulsés. Les Juifs chassés d’Espagne à partir de 1492 par le décret de l’Alhambra, arrivés par dizaines de milliers avec la Haketia, une culture urbaine raffinée, l’héritage andalou et l’imprimerie hébraïque.

La ligne de partage est géographique et elle tient encore aujourd’hui dans les noms de famille. Dans le nord, à Tanger, Tétouan, Fès, les Megorashim ont dominé. Dans le sud et à l’intérieur, dans l’Atlas, le Souss, le Draa, le Tafilalet, ce sont les Toshavim qui ont gardé la main.

C’est de la rencontre entre ces deux mondes qu’est né le judaïsme marocain, qui n’est pas une variante locale d’un rite séfarade uniforme, mais un rite à part entière

Les Toshavim sont l’objet de cet article, et ils sont la moitié oubliée de l’histoire.

L’antériorité, et ce qu’elle veut dire

Les premières communautés juives se sont installées en Afrique du Nord dès l’Antiquité. Certains historiens font remonter leur arrivée à la destruction du Premier Temple par Nabuchodonosor en 586 avant notre ère.

D’autres vagues ont suivi après la destruction du Second Temple par les Romains en 70. Des indices archéologiques dans la région de Volubilis suggèrent une présence juive préislamique.

Quand Oqba Ibn Nafi atteint le Maroc vers 682, et quand Moulay Idriss Ier fonde la première dynastie en 788, le judaïsme est déjà enraciné dans ce sol depuis au moins un millénaire.

Cette profondeur temporelle n’est pas un détail d’érudition. Elle signifie que le judaïsme n’est pas un apport reçu par le Maroc, mais une composante présente à sa formation.

La carte réelle des Juifs amazighophones

On peut nommer les lieux, et c’est là que l’histoire cesse d’être abstraite.

Du côté tamazight, dans le Haut et le Moyen Atlas : Tinghir dans la vallée du Todgha, Imini, Demnate, Aït Bou Oulli, la vallée du Draa. Du côté tachelhit, dans le Souss et l’Anti-Atlas : Oufrane, Tiznit, Illigh, Ouijjane, Asaka.

Vers 1900, on comptait environ huit mille Juifs vivant à l’est du Haut Atlas et dans le Moyen Atlas, en milieu rural, à la jonction des zones tachelhit et tamazight, et parlant l’une ou l’autre comme première langue.

Ils ne vivaient pas dans des mellahs urbains fermés. Ils vivaient dans les villages, parmi les tribus, et pratiquaient les mêmes relations tribales de protection que leurs voisins musulmans

L’amazigh n’était pas seulement leur langue de tous les jours. Dans ces communautés, il servait aussi à expliquer et traduire les textes sacrés, comme le judéo-arabe le faisait ailleurs. Certaines prières, dont les bénédictions de la Torah, n’étaient dites qu’en amazigh.

Un Juif de l’Atlas récitait sa bénédiction dans la langue des montagnes. C’est un fait, et il est presque totalement absent du récit national marocain comme du récit israélien.

Maintenant, la controverse

Il faut la traiter de front, parce qu’elle est partout et qu’elle est mal racontée des deux côtés.

La thèse la plus répandue veut que des tribus amazighes entières se soient converties au judaïsme avant la conquête islamique. On cite sept noms, les Jarawa, les Nafusa, les Fendelaoua, les Mediouna, les Behloula, les Ghiata, les Fazaz. On cite Dihya, dite la Kahina, reine guerrière qui résista à la conquête arabe et que certaines sources rattachent à une tribu judaïsée. La source est toujours la même : Ibn Khaldoun, au quatorzième siècle.

Trois choses doivent être dites.

La première. Ibn Khaldoun écrit sept siècles après les événements qu’il rapporte, et il n’affirme pas. Dans le texte arabe, il écrit qu’il est possible que certaines tribus aient adhéré au judaïsme. La traduction française de De Slane, publiée à Alger en 1852, omet cette réserve. Toute la certitude française sur les tribus judaïsées repose sur trois mots disparus dans une traduction faite par l’administration coloniale.

La deuxième. C’est un auteur du début du vingtième siècle, Nahum Slouschz, qui a transformé cette hypothèse en système, en y ajoutant des détails absents de l’original. La thèse a prospéré dans l’ethnographie coloniale, à une époque où distinguer les Amazighs des Arabes servait une politique.

La troisième. Elle a été contestée par les historiens eux-mêmes. Haim Zeev Hirschberg a publié en 1963 dans le Journal of African History un article qui s’attaque frontalement au problème et conclut que les preuves sont minces. Des travaux plus récents, notamment ceux de Joseph Chetrit, relèvent les faiblesses du témoignage d’Ibn Khaldoun et penchent pour l’hypothèse inverse : des Juifs venus d’Orient, progressant d’est en ouest jusqu’à l’Atlantique, puis amazighisés par des siècles de voisinage.

Quant à la Kahina, elle a été tour à tour présentée comme chrétienne, juive, païenne, sorcière, reine, héroïne nationale et symbole féministe, selon les besoins de celui qui la convoquait. C’est une figure réelle recouverte de dix couches d’usages politiques.

Pourquoi la controverse n’a aucune importance

Voilà le point que presque personne ne fait, et c’est celui qui vous protège dans n’importe quel débat.

Deux thèses s’affrontent. Des Amazighs judaïsés, ou des Juifs amazighisés. Elles décrivent des chemins opposés.

Elles aboutissent au même endroit.

Dans les deux cas, il a existé au Maroc, jusqu’au milieu du vingtième siècle, des communautés juives dont la première langue était l’amazigh, qui vivaient dans les mêmes villages que leurs voisins musulmans, partageaient leurs dialectes, leurs montagnes, leurs formes d’organisation sociale et leurs régimes de protection tribale.

Dans les deux cas, la frontière entre ces communautés n’était pas ethnique. Elle était religieuse, et elle était poreuse.

On peut donc laisser les historiens se disputer sur le sens du courant sans rien perdre. Le fait établi suffit, et il est plus solide que la légende qu’on lui préfère habituellement.

Ce que cette porosité a produit

Elle se voit encore, à condition de savoir regarder.

Elle se voit dans les vitrines des musées. Beaucoup de bijoux d’argent exposés comme art amazigh ont été façonnés par des orfèvres juifs travaillant pour une clientèle amazighe. Ce n’est pas un art volé à l’un ou à l’autre. Le commanditaire apportait ses motifs et ses usages, l’artisan sa technique.

Elle se voit dans les sanctuaires, où certains saints sont vénérés simultanément par des Juifs et des Musulmans, phénomène qui n’existe pratiquement nulle part ailleurs.

Elle se voit dans les vallées de l’Atlas et du Souss, où l’on cultivait l’un des etrogim les plus recherchés au monde pour Souccot, un fruit dont la génétique n’a jamais été altérée grâce à l’isolement des montagnes.

Elle se voit dans les prières de pluie, quand les grandes sécheresses poussaient les uns et les autres à supplier ensemble, parce que la faim ne choisissait pas sa religion.

Et il faut renverser une idée reçue au passage. On dit souvent que le judaïsme marocain aurait copié l’islam local, notamment dans le culte des saints. La chronologie l’interdit. La présence juive précède l’islam de plusieurs siècles dans ce pays. L’influence a circulé dans les deux sens.

Ce qu’il en reste

Dans les années cinquante et soixante, ils sont partis. Tinghir s’est vidée, et le cinéaste Kamal Hachkar en a tiré un documentaire en 2013, parti de la question la plus simple qui soit : pourquoi tant de maisons vides.

En Israël, ces montagnards ont découvert un mépris qu’ils n’attendaient pas. Certains y furent appelés chleuhs, terme employé comme une insulte.

Aujourd’hui, le judéo-amazigh compte quelques centaines de locuteurs au plus, âgés, dispersés entre Israël, la France et le Canada. Une langue qui n’a presque jamais été écrite, qui vivait dans la bouche des gens et dans quelques manuscrits liturgiques, et qui s’éteint sans avoir eu de littérature.

Il reste la Haggadah de Tinghir, et le fait qu’elle existe.

Un texte juif, dans une langue amazighe, en caractères hébreux, produit par des Marocains qui n’auraient pas compris qu’on leur demande de choisir entre ces trois mots.

à propos de l'auteur
Amine Drissi Boutaybi est un auteur franco-marocain, patriote et monarchiste, attaché à la mémoire judéo-marocaine et au dialogue entre le Maroc et Israël. À travers ses livres et ses publications, il explore l'histoire, l'identité plurielle du Royaume et la composante hébraïque inscrite dans la Constitution marocaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc, son patrimoine et ses liens avec le monde juif. Il porte une conviction simple : ce qui unit le Maroc et Israël relève autant de la fidélité à une mémoire que de la lucidité sur un avenir commun.
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