La première fois que l’alerte rouge a retenti à Tel Aviv, ma femme a pris dans ses bras notre deuxième fille, d’un an, tandis que j’attrapais notre aînée de trois ans pour courir vers l’abri de notre immeuble, quatre étages plus bas. Une sorte de grande chambre forte au sous-sol d’un bâtiment délabré, vieux, jamais ravalé, typique de Tel Aviv. C’est néanmoins le seul de la rue à disposer d’un abri.   Comme en novembre 2012, nous avons pensé, sans doute de façon égoïste, que la guerre prendrait à présent un autre tour. Le centre était touché et avec lui des millions de personnes devenaient victimes potentielles des missiles, tirés aveuglément sur les civils. Nous nous sommes alors efforcés de penser aux habitants du sud du pays, sous les roquettes depuis des mois, voiredes années.   Lors de nos déplacements occasionnels à Beer Sheva, à Ashkelon ou à Ashdod, lorsque l’alerte retentissait – et c’est arrivé plusieurs fois – nous avons pris peur. Cette fois en revanche, nous n’avons pas eu peur. Les enfants non plus. La petite ne pensait qu’à dormir et la grande trouva la chose rigolote, sans vraiment comprendre.   Malgré l’ampleur du conflit et le nombre de missiles, nous n’avons rien changé à nos habitudes, ou presque. Le soir même,  je laissais ma femme seule avec les deux enfants et partais à mon cours de tennis. Sans complexe, sans culpabiliser. En cas de nouvelle alerte, j’avais prévenu les voisins de mon absence.   Et une autre alerte retentit en effet pendant la leçon. Pas à Tel Aviv même, mais à Ramat Gan et Givatayim. Nous l’entendîmes de loin, sans bouger, sans peur particulière. L’instant d’après nous vîmes une interception du dôme de fer. Une boule de feu se forma dans le ciel et pour un instant, pour un instant seulement, nous crûmes qu’elle allait nous tomber dessus. Mais elle nous sembla se décomposer dans le ciel. C’était impressionnant. Une minute plus tard, nous reprenions notre match. Notre vie n’en fut pas plus perturbée.   Loin de moi l’idée de dire que vivre sous les alertes, les missiles et les explosions que nous entendons en permanence, est une chose facile. C’est incontestablement insupportable et aucun Etat ne peut accepter qu’on tire sur ses citoyens sans réagir. Loin de moi aussi l’idée de dire que personne n’a peur, que personne ne stresse ou ne change parfois le programme de sa journée, en particulier lorsque nos enfants n’ont pas d’abri dans leur crèche, comme c’est mon cas. Mais force est de constater qu’Israël a inventé la guerre surréaliste.   Des milliers de roquettes et missiles sont tirés sur nos têtes depuis au minimum trois semaines et pourtant, nous vivons presque normalement. Nous sortons, nous travaillons, nous allons au café, nous rigolons, nous passons notre temps sur Facebook, Twitter, internet, et nous jouons au tennis. Une alerte retentit, nous nous abritons, le dôme de fer intervient,  puis nous repartons comme si rien ne s’était passé. Parfois même dans l’indifférence la plus totale à ce qui vient de se passer.   J’ai passé des soirées en famille, des après midi dans le jardin, des matinées à la plage, tout cela en pleine guerre. Surréaliste.   La guerre toutefois, la plus réaliste qui soit, nous a néanmoins rattrapés. Depuis le début de l’opération terrestre, plus d’une trentaine de soldats ainsi que trois civils ont été tués, et les alertes répétitives, quotidiennes, dans le centre du pays aussi, commencent vraiment à nous fatiguer. Et à Gaza, les combats, les tunnels, les bombardements, la confusion entre civils et hommes du Hamas ou du Jihad islamique n’ont eux, rien de surréalistes.   Sur notre cours de tennis, nous nous demandions avec un ami si, tout près d’ici, à Bagdad ou en Syrie, là où la guerre est beaucoup plus dure, plus féroce, cruelle et meurtrière, on jouait aussi au tennis. Peut-être, sans doute. Même à Bagdad, même en Syrie.   Reste qu’avec son dôme de fer, Israël a inventé un nouveau concept. Boris Vian et Kafka eux-mêmes n’auraient pas mieux imaginé.  Il ne manquerait plus alors qu’à créer de nouvelles machines : un renvoi des roquettes à l’envoyeur ou des robots indestructibles pour remplacer nos fantassins, nos parachutistes, nos tankistes, et c’est la guerre tout entière qui deviendrait surréaliste. Être en guerre sans mort, sans changer sa vie,  sans peur. Le Hamas et le Jihad islamique n’auraient alors plus personne à terroriser, à tuer, et peut-être par conséquent, cesseraient de tirer. La technologie de guerre surréaliste entraînerait la fin des combats, car sans intérêts, et de facto le calme, puis la paix. C’est un joli rêve et ce n’est sans doute qu’un rêve, mais c’est aussi en guerre qu’on a le plus le droit de rêver.

 

 

Misha Uzan est éditeur pour le site d’une chaîne de télévision israélienne internationale et journaliste web indépendant.

Il est également l’auteur de L’an prochain à Tel Aviv, sorti au mois de juin et en vente sur internet.