La gauche de la rue et la droite du renoncement : l’opposition israélienne
Et si Israël avait lui aussi sa France Insoumise et sa Macronie ?
À l’approche des élections de la Knesset, les nouvelles recettes politiques françaises, semblent avoir traversé la Méditerranée. Une gauche contestataire, une droite se voulant incarner la rupture mais qui préfère s’allier aux partis arabes plutôt qu’au camp national, du moment que leur but est atteint : tout sauf Bibi. Pour cette opposition, la fin justifie les moyens pour mettre hors-jeu le Premier Ministre actuel. Mais quelle est donc cette alternance ?
Bennett et Eizenkot, les deux faces d’un macronisme à l’israélienne ?
Naftali Bennett et Gadi Eizenkot se présentent, chacun avec son parti, comme des alternatives au gouvernement en place, mais derrière la promesse de renouveau, assiste-t-on à une véritable rupture ou à une recomposition opportuniste de la droite d’opposition ?
En politique, il existe une recette bien connue : se présenter comme l’homme du renouveau, promettre de dépasser les clivages, revendiquer le pragmatisme contre l’idéologie et contester le pouvoir pour se poser en recours face à un gouvernement décrié. Pour un français qui observe la politique israélienne, difficile de ne pas y reconnaitre un air de déjà-vu.
Chez Bennett, cette logique se lit notamment dans la succession de ses formations politiques au gré du besoin et des échecs de chacun de ses partis. Les refontes politiques successives lui permettent de se présenter sous différentes étiquettes pour attirer à chaque fois un nouvel électorat. Mais c’est surtout dans le « en même-temps » que la similitude avec le macronisme est la plus forte.
En 2021, Bennett avait signé un engagement à ne pas former de gouvernement reposant sur le soutien de Ra’am, le parti islamiste de Mansour Abbas. Il ne lui aura pas fallu plus de quelques mois pour oublier sa promesse et composer une coalition avec les partis arabes.
Les positions de Bennett sur l’Iran offrent un autre exemple. En juin 2025, la chaine 14 relayait une vidéo de Bennett enregistrée environ une semaine avant le début de l’attaque contre le nucléaire iranien, dans laquelle il critiquait une attaque militaire contre l’Iran. Après la réussite des frappes israéliennes, il saluait l’opération en affirmant que son gouvernement de l’époque avait préparé des milliards de shekels pour de telles opérations.
Plus récemment, il a promis une fois au pouvoir de désigner le Qatar comme un Etat ennemi, l’accusant d’avoir financé le Hamas. Il oublie la décision de son gouvernement d’approuver un mécanisme officiel permettant aux fonds qataris de rentrer à Gaza portant sur des sommes encore plus conséquentes. Son ministre de la défense de l’époque Gantz, avait même remercié publiquement Doha.
Gadi Eizenkot incarne lui aussi d’une certaine façon ce macronisme à l’israélienne. Comme Macron, dont le passé de banquier d’affaires et le statut de « Mozart de la finance » ont longtemps servi de gages de compétences, Eizenkot s’appuie sur son passé de chef d’état-major pour inspirer confiance. Mais l’expérience militaire ne garantit pas davantage la compétence à gouverner que l’expérience financière ne garantit celle de redresser un pays.
Les contradictions sont bien présentes. Comment concilier aujourd’hui les avertissements sur les 30.000 terroristes du Hamas à notre porte, alors qu’il proposait le retour de 150.000 travailleurs palestiniens au nom d’une stabilité économique ?
A cela s’ajoute sa déclaration selon laquelle un Iran nucléarisé ne constituerait pas une menace existentielle pour Israël, nous devrions donc nous habituer à cette perspective qui pour lui présenterait même certains avantages !
Pour un ancien chef d’état-major qui fonde une partie de sa légitimité sur son expertise sécuritaire, ces propos posent une question fondamentale : derrière le prestige du général, quelle vision politique mais surtout stratégique propose réellement Eizenkot ?
Quand au début de la campagne son conseiller est filmé en train de mettre au point une stratégie pour le faire paraitre plus à droite, le vernis craquelle et laisse place à une stratégie creuse et sans aucune colonne vertébrale.
Quand la rue dicte la loi
Pour Yair Golan et son parti, les Démocrates, la contestation ne se limite pas aux bancs de la Knesset, elle se prolonge dans la rue, où la mobilisation populaire devient un moyen de pression sur le pouvoir. La composition même de la liste en témoigne. Naama Lazimi, en deuxième position, est la figure phare des manifestations anti-Netanyahou. Gaby Lasky, sixième, est une avocate connue pour avoir défendue de nombreux manifestants, ainsi que la militante palestinienne Ahed Tamimi. Omri Ronen et Moshe Radman, membres du collectif Akhim Laneshek, les mêmes qui appelaient à la résistance et au refus de servir dans l’armée en protestation contre le gouvernement, ont également rejoint la formation de Yair Golan. Protestations qui ont considérablement fragilisé le pays.
Ce choix de candidats n’est pas anodin, il reflète la volonté de transformer une mobilisation de rue en force parlementaire. Mais c’est aussi le discours de son dirigeant qui est alarmant. En 2016, alors qu’il était chef d’état-major adjoint de Tsahal, Golan avait évoqué des processus observés dans l’Allemagne nazie dont il disait discerner des signes dans la société israélienne. En 2025, il a déclaré qu’un pays sain ne tuait pas des bébés par passe-temps. A ses déclarations s’ajoute une ligne assumée sur sa volonté d’écarter la religion de l’espace public.
Le problème ici n’est pas qu’une opposition accuse le gouvernement de failles, c’est sa fonction. Le problème apparait lorsque la dénonciation de ses décisions se transforme en remise en cause systématique de sa légitimité démocratique. Dès lors, le gouvernement est présenté comme une menace existentielle pour la démocratie, par ceux-là mêmes qui emploieraient des moyens antidémocratiques, comme fermer les chaines qui ne sont pas du même avis qu’eux.
A multiplier les polémiques, les déclarations controversées, et les profils de candidats de gauche radicale, les Démocrates incarne un parti dirigé presque exclusivement par la rue. Encore une fois, pour les connaisseurs de la politique française, cette méthodologie ne laisse pas indifférent.
Enfin, voter Bennett, Eizenkot, Démocrate ou même Liberman, c’est prendre le risque de voir Mansour Abbas devenir l’arbitre de la prochaine coalition. Si les urnes ne leur donnent pas de majorité, qui leur permettra de gouverner ? Et si la réponse se trouve précisément dans les partis arabes proches des Frères Musulmans, posez vous une question : si les islamistes et les lfistes avaient le droit de vote en Israël, vers qui se tourneraient-ils ?

