Qu’on veuille bien me pardonner d’ouvrir cette chronique sur un événement personnel. Je ne me le permets que parce qu’il débouche sur une réflexion beaucoup plus générale. Mes lecteurs assidus auront noté dans ma Lettre de la semaine dernière l’annonce du décès de Denise Allenbach, dernière représentante de sa génération de « mes » Justes.

Je veux parler de la famille protestante de Besançon qui, au cœur des ténèbres de la dernière guerre, ont osé cacher chez eux deux petits enfants juifs parisiens, ma jeune sœur Françoise et moi-même.

C’était en 1943 : elle avait 7 mois et j’avais 2 ans. Nos parents (qui avaient déjà mis à l’abri nos deux sœurs aînées Lucienne et Micheline) et qui étaient traqués, ne pouvaient se cacher qu’à la condition de ne pas avoir deux bébés avec eux.

Ils nous confièrent par le truchement d’amis non juifs à une famille qu’ils ne connaissaient pas, qu’ils n’avaient pas les moyens de visiter en raison du danger qu’il y avait pour quiconque de franchir la ligne de démarcation, a fortiori pour les Juifs.

Profondément croyants, ils s’en remirent à la grâce de Dieu et se séparèrent avec douleur et angoisse de ces deux petits êtres qui étaient la chair de leur chair. Dieu fit que ce choix se révéla salvateur pour toute notre famille.

Les Allenbach étaient des Protestants suisses établis en France et dont la morale était simple : il fallait sauver les malheureux Juifs persécutés pour la seule faute d’être juifs.

Ils nous accueillirent comme des petits princes, ne ménageant aucun effort pour compenser la séparation d’avec nos parents à un âge si tendre, tant sur le plan affectif que matériel. – La guerre terminée, les familles Farhi et Allenbach restèrent profondément unies ; ma sœur et moi passions la presque totalité des congés scolaires à Besançon.

Il n’est pas exagéré de dire que nous avons grandi avec l’agréable sentiment d’avoir quatre parents, et quatre grands frères et sœurs en plus de nos deux aînées et d’un jeune frère né après-guerre.

Au fil des années, hélas, nos bienfaiteurs ont disparu les uns après les autres, nos parents également, jusqu’à ce 14 mars où la dernière des Allenbach est partie à son tour rejoindre pour l’éternité ceux et celles qui nous ont donné tant d’amour en des temps où la haine meurtrière avait envahi l’Europe.

Françoise et moi continuerons d’entretenir des liens avec leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, et ce jusqu’à notre dernier souffle.

Lors des obsèques de Denise vendredi dernier au temple protestant de Besançon, puis au cimetière de Saint-Ferjeux, il m’a été donné une fois de plus de voir en œuvre la fraternité de la communauté protestante vis-à-vis de notre famille. Je veux parler, outre l’accueil affectueux du fils et des frères de la défunte, de l’attitude compassionnelle du pasteur Pierre-Emmanuel Panis.

Il nous a accueillis, mon épouse Paule, ma nièce Myriam et moi-même comme des hôtes exceptionnels, me donnant la parole au temple et m’autorisant à dire le kaddish au cimetière.

Il nous a accompagnés depuis notre arrivée au lieu de culte, fatigués par le voyage en voiture (car en ce week-end, la gare de Lyon qui dessert Besançon était exceptionnellement fermée à tout trafic ferroviaire), jusqu’à notre départ pour le retour à Paris.

Et surtout, il m’avait écrit avant mon arrivée : « Mon cher frère Daniel, que Dieu te bénisse et te garde », ajoutant le verset (Deutéronome 28:6) : ברוך אתה בבאך וברוך אתה בצאתך « Béni sois-tu à ton arrivée, et béni sois-tu à ton départ ». Et puis, il a tenu à me rappeler, outre l’action de familles bisontines de Justes pendant la guerre, des précédents très émouvants des rapports entre Juifs et Protestant dans la ville natale de Victor Hugo.

Je veux le citer textuellement ici. « J’ai commencé à rassembler par écrit les témoignages des protestants de Besançon que je visite, des personnes âgées surtout, dont les parents ont aidé très directement, et à grand risque pour leur vie pendant la guerre, à sauver des juifs, il y en a plusieurs, ce sont des gens qui n’ont pas reçu la médaille des justes.

Il y a aussi le rôle du pasteur Marsauche, de la capitaine Riom de l’Armée du Salut, et de la Maison de la Famille protestante qui ont caché 3 enfants juifs dans cette institution de Besançon pendant la durée de la guerre, (témoignage de la famille Blum, annexée au dossier Yad Vashem de la reconnaissance comme Juste du Dr Baigue).

Et puis, je collecte également toutes les informations des relations très étroites entre juifs et protestants à Besançon tout au long du 19e siècle que je découvre dans les archives : des juifs de Gray qui fréquentent les cultes protestant – ils sont trop loin de la synagogue de Besançon ou de Dijon – ; le rabbin qui à plusieurs reprises demande au pasteur d’accueillir un vieillard juif indigent dans la maison de retraite protestante, en faisant un prix ; l’école juive de Besançon qui rejoint l’école protestante dans les bâtiments du Saint-Esprit avec une maternelle mixte commune, et des cours de récréation communes pour les enfants protestants et juifs du primaire, une sorte d’école bi-confessionnelle de filles et de garçons.

Ou encore le rabbin qui devient membre du conseil d’administration de l’Association Protestante d’Aide Sociale, association protestante qui a construit à la demande des médecins protestants strasbourgeois et dirige le préventorium « Fontaine Argent » de Besançon où sont accueillis aussi avec les enfants protestants alsaciens, à la demande des médecins juifs de Strasbourg, des enfants juifs d’Alsace entre 1920 et 1939. Le personnel du Préventorium emmène les enfants à pied à la synagogue pour Shabbat ; plus récemment (1970) des enfants juifs dans la troupe des scouts protestants. »

Comme vous voyez, chers amis lecteurs – juifs et non-juifs –, la fraternité n’est pas un vain mot chez beaucoup des membres de la famille d’Abraham qui entendent ne jamais oublier, ni ce qu’ils doivent sur le plan théologique au judaïsme et à ses enfants, ni ce qu’ils doivent à ces derniers en tant que frères humains.

Peut-être certains souriront-ils de ma naïveté. Il se trouve que je parle d’un lieu où il m’a été personnellement donné d’éprouver cette fraternité qui ne se contente pas de pieuses déclarations, mais le moment venu, עת לעשות ליהוה, « au temps d’agir pour l’Eternel » (Psaume 119:126), sait passer à l’acte, sans ostentation, sans grandiloquence, avec simplement un cœur pour voir, une âme pour comprendre, un bras pour agir.

Que soient bénis ces hommes et ces femmes de bonne volonté qui puisent leur inspiration et leur action dans une lecture authentique de nos textes sacrés.