La France dévoilée

Nombreux sont qui ont fustigé le concept de « France nouvelle », comme s’il s’agissait uniquement pour LFI d’ériger une partie des Français contre d’autres pour accéder au pouvoir. Au-delà de la tactique politicienne, ce concept est une évidence : à chaque génération, la France se renouvelle. Le pays ne se clone pas.

La France de 2025 n’est pas le pays de 1995, sans qu’il soit besoin de remonter plus loin. Il s’agit régulièrement d’une régénération d’un peuple, par son langage, par sa manière de penser, par son imaginaire, par ses mœurs, par sa place dans l’histoire et dans la marche du monde.

Pourquoi activer un concept évident à des fins politiques ? Parce qu’il existe toujours une « vieille France » c’est à dire un club identitaire et social franco-européen. A tous les niveaux, tête de l’État, partis politiques, institutions, grandes entreprises, on trouve encore massivement un entre-soi qui limite l’accès des Français d’origine étrangère aux cercles du pouvoir. Est-ce du racisme ? Non, je ne crois nullement en l’existence d’un racisme d’Etat ou d’une xénophobie généralisée en France, au contraire. Les Français sont majoritairement tolérants et acceptent la diversité culturelle.

La difficulté est que comme partout le pouvoir ne s’ouvre pas. Il se défend comme un bastion. La France n’a rien inventé, elle a juste perfectionné l’art de fermer la porte avec sur le fronton la devise républicaine.

Et cela transcende les clivages. La droite française a raté historiquement ce qui aurait dû être une évidence : une large partie du peuple issue de l’immigration partageait naturellement ses valeurs conservatrices. Elle a préféré l’ignorer par réflexe identitaire.

La gauche a pratiqué une générosité rhétorique sincère (la défense des minorités socialement marginalisées et discriminées au travail ou pour se loger) mais à condition qu’elles restent en tête de cortège, jamais en tête de liste. La sociologie de l’élite de gauche en France, soixante-dix ans après les vagues d’immigration d’outre-Méditerranée, révèle indiscutablement que le cœur est pur mais que le porte-clé du pouvoir reste entre certaines mains propres.

Si la droite ou la gauche ont mis en scène des personnalités issues de l’immigration, c’était parce qu’elles avaient intégré les codes. Ce qui est gênant n’est pas que des minorités s’assimilent aux valeurs de l’élite, au contraire, ce qui est problématique est que le peuple français issu de l’immigration qui refuse ces codes ou n’y a pas accès, c’est-à-dire des millions de Français, soit resté encore en 2025 au sous-sol de la représentation politique.

Face à cette bêtise politique des partis traditionnels, LFI n’a eu qu’une chose à faire : placer au cœur du game des Noirs et des Arabes qui parlent en tant que tels, dans le langage non formaté de la république universelle, et qui sont majoritairement issus des classes populaires. Pour la première fois, aux dernières élections municipales, ce sont les quartiers, les périphéries, les oubliés qui accèdent à la représentation, non pas après avoir effacé ce qu’ils sont, mais précisément parce qu’ils le sont. Tout ici est affaire de langage. Et cette langue fait peur car elle exige l’égalité et le partage du pouvoir.

Si on peut discuter des méthodes blâmables de LFI, de ses outrances, de ses ambiguïtés antisémites, ce parti a su parler à ces Français que la majorité silencieuse du pays accepte volontiers comme voisins ou collègues mais qu’elle maintient soigneusement à distance des cercles du pouvoir.

La France nouvelle ? C’est la France dévoilée. Celle qu’on a toujours regardée de loin. Celle dont les grands-parents ont aussi construit ce pays. Celle dont on suspecte encore trop souvent la francité. Nés ici. Vivant ici. Faisant vivre ce pays comme leurs concitoyens. Mais pas dans le bon mainstream « christo-laïque ». Pas les bonnes racines décrétées par les « bons Français ». Ni le bon Dieu, ni le juste athéisme. Leur sang ? Impur. C’est pourtant la sève de l’esprit français.

LFI leur dit « vous êtes nous, vous êtes la France ».

La droite a toujours reproché à la gauche de ne pas comprendre le réel. Le réel qui ne ment pas. Sauf que pendant un demi-siècle, cette même droite (et son compère), la gauche dite républicaine) n’ont pas voulu voir que des millions de Français était l’angle mort de la République. Venir aujourd’hui dénoncer le concept de « France nouvelle » quand on a été aveugle aussi longtemps à la réalité terrain, c’est se ridiculiser politiquement. Et le ridicule en politique tue électoralement.

Ce n’est pas tout. Les Gilets jaunes. Même exclusion, autre visage : des classes populaires blanches, périurbaines, qui avaient envahi les ronds-points par désespoir civique. Ce que ces gens réclamaient, au fond, c’était le droit d’entrer dans le jeu. Le RIC n’était pas une lubie, c’était la traduction maladroite d’une exclusion réelle du pouvoir de décision. L’État « libéral, modéré, anti-populiste » a répondu … par les LBD.

Ce peuple n’a pas disparu après leur répression.

Ces « petits Blancs » que LFI méprise pour le moment, est pourtant son vivier pour prendre le pouvoir. LFI a laissé au RN cet électorat. Mais un retournement n’est pas impensable. Bardella incarne de plus en plus un RN qui devient davantage libéral (au sens économique) que populaire, s’éloignant progressivement des catégories que Marine Le Pen incarnait. Et si Marine Le Pen venait à être définitivement disqualifiée par la justice, un espace s’ouvrirait.

Mélenchon le sait. Sa prochaine rupture stratégique, si elle vient, sera de tendre la main à cet électorat blanc populaire qu’il a dit avoir abandonné. Le jour où il opérera cette jonction, le jour où il parlera à la fois à ceux qui célèbrent une victoire municipale à Saint-Denis et à ceux qui vibrent devant la basilique de cette même ville où reposent les rois de France, il aura réussi quelque chose d’inédit : unir les deux France populaires que tout semble opposer. A droite le seul qui serait capable de ce coup de maître car il a compris le cours de l’histoire du pays est l’inquiétant de Villepin…

Mais voilà le piège. Cette jonction des deux France populaires (la France européenne périphérique et la France issue de l’immigration) aurait pu être une vitale rénovation démocratique où la représentation incarne le peuple dans sa diversité et son renouvellement.

Une France aux visages infinis et un peu plus réconciliée.

Sauf que ce sont les démagogues qui récoltent ce que les « élites » ont semé par leur aveuglement anti-égalitaire. Macron et son bloc central qui ressemble à une fuite de Varennes sans la couronne. Le peuple abandonné à lui-même. La République n’est plus à la hauteur du peuple. Et c’est là le danger car LFI n’est pas la gauche de Jaurès ou de Blum. C’est une gauche populiste, autoritaire, quasi antisémite et antieuropéenne.

Celle qui préfère la Russie à l’Ukraine, le Hamas à Israël et toutes les dictatures tant qu’elles sont anti-occidentales. Cette gauche anti-nationaliste, en France, mais qui sous-traite l’esprit patriotique à l’international en brandissant des drapeaux cubains, palestiniens ou vénézuéliens.

La mise à distance du peuple des vrais leviers du pouvoir et le mépris de classe (on l’a vu avec la défaite en son temps de Hillary Clinton face à Trump) a toujours un prix lorsque la crise économique et identitaire atteint son paroxysme : le meilleur démagogue rafle la mise électorale. Mais cela n’a jamais profité au peuple. In fine doublement trahis. C’était vrai à Weimar. C’est avéré à Washington. Ce sera vrai demain à Saint-Denis.

à propos de l'auteur
Eric est avocat en droit social à Paris.
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