Qui d’entre nous ne se souvient de ce glorieux 13 juillet 1998 où l’équipe de France de football descendait victorieusement les Champs-Élysées sur un bus à impériale devant plus de 500 000 spectateurs ?

Ce fut un de ces moments de cohésion nationale comme on les aime, où tout le pays communiait autour de la coupe du monde remportée par la France devant le Brésil la veille au stade de France. Pendant les semaines qui suivirent, on ne cessa de chanter les louanges d’une équipe multicolore « black-blanc-bleu » et la clairvoyance du discret sélectionneur, Aimé Jacquet.

Ce fut un été de grâce où les habituelles barrières ethniques et de couleur de peau furent oubliées pour se muer en un éloge de la mixité, et en une reconnaissance sans restriction à l’égard de chacun des hommes qui composaient l’équipe de France. C’était en 1998, c’était il y a près de vingt ans.

Qui d’entre nous ne se souvient du coup de théâtre du premier tour de l’élection présidentielle du 21 avril 2002 où Jacques Chirac arrivait en tête avec 19,88 % des voix devant Jean-Marie Le Pen avec 16,86 % et Lionel Jospin avec 16,18 % ?

Ce choc eut pour effet de mobiliser le pays contre Le Pen en appelant à voter Chirac au second tour. Dès le 24 avril, 60 000 personnes descendaient dans les rues des grandes villes pour écarter la menace du Front national. Le 25 avril, c’était 250 000 personnes ; les 27 avril 200 000 dont 45 000 à Paris. Enfin, le 1er mai 2 000 000 de manifestants dont 400 000 à Paris.

Le résultat de cette gigantesque mobilisation fut l’élection de Jacques Chirac le 5 mai 2002 avec 82,21 % des voix, un score jamais obtenu jusque-là, ni depuis lors.

Dimanche, au terme d’une campagne électorale atypique, les électeurs français devront choisir entre Emmanuel Macron, le socio-démocrate, et Marine Le Pen, la candidate du Front national.

La situation n’est plus du tout celle de 2002. Entre temps, le Front national a réalisé avec elle 21,30 % des voix derrière Emmanuel Macron (24 %). S’il ne reste, comme en 2002, que deux candidats dont une du Front national, leurs scores respectifs assez rapprochés, mais surtout l’élimination des candidats de gauche et de droite dès le premier tour, rend le résultat du second tour le 7 juin, beaucoup moins prévisible qu’il y a quinze ans.

Et surtout, bien que la plupart des neuf candidats éliminés aient appelé (sans enthousiasme pour certains) à voter Macron, le fait est que l’on n’a pas assisté à la formidable mobilisation républicaine de l’entre deux tours de 2002.

Je parlais de l’état de grâce lors de la coupe du monde remportée par la France en 1998, entracte béni où l’on a pu croire en un pays à la fraternité retrouvée. On est loin du compte, et lors des élections régionales des 6 et 13 décembre 2015, on a pu entendre une responsable d’un parti déclarer : « Nous ne voulons pas de la Paca black-blanc-beur, mais de la Paca, bleu, blanc et rouge ».

Par qui cette référence à 1998 était-elle faite ? Par Marion Maréchal-Le Pen, petite-fille de Jean-Marie et nièce de Marine !

Cette fois encore, un réflexe républicain a incité des listes de gauche à se désister au profit de listes de droite en vue de faire barrage au Front national ; si bien que ce dernier n’a remporté aucune région malgré ses 27,10 % de voix recueillies au second tour.

Mais que voulait dire Marion Maréchal-Le Pen avec sa formule nationaliste ? Qu’à la France de 1998 multi-culturaliste et multi-ethnique, elle préférait une France « bien de chez nous ». Or, ce qu’elle semble ignorer, c’est que la France « bleu-blanc-rouge » n’est en rien contradictoire avec une France « black-blanc-beur ».

On peut même dire que la seconde est l’illustration de la première. Notre drapeau tricolore a maintes fois été honoré par la conduite de ceux de ses enfants qui n’étaient pas de purs descendants des Gaulois !

Et, de la Révolution de 1789, il est sorti une déclaration des droits de l’homme et du citoyen dont le premier article énonce : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Loin de moi d’ignorer les multiples dangers du terrorisme qui planent sur la France. Faut-il pour autant que la peur soit le seul moteur de la politique de notre pays et la justification d’options xénophobes, racistes, voire antisémites ?

C’est pourtant ce que brandit à longueur de discours (et encore lors du débat entre les deux candidats restants de ce mercredi 3 mai) la présidente du Front national.

A une France « black-blanc-beur », préférerait-elle une France « noire-bleue-brune », c’est-à-dire un pays soumis au totalitarisme, à l’exclusion, à la haine et au racisme ?

De cet ordre-là, nous ne voulons pas.

Nous voulons rester fidèles aux principes et valeurs des Lumières qui, issues de notre généreuse et tolérante nation, illuminèrent le monde entier et gagnèrent les régions les plus éloignées du globe.

Nous voulons continuer de puiser nos convictions et notre action chez nos écrivains et philosophes dont le renom a largement dépassé nos frontières et contribué à fonder une conscience universelle qui rejoint les idéaux des grands prophètes de la Bible.

C’est pour cette France-là que nous voterons dimanche prochain, non pour un camp retranché où règneraient les seuls intérêts nationalistes et xénophobes d’une égoïste famille politique. A bon entendeur, salut!

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