S’il est un hobby que prisent tout particulièrement les Israéliens, mais on pourrait aussi étendre cette tendance à nombre de juifs, c’est de prédire avec un ton emphatique doublé d’un don théâtral prononcé, la fin du règne de l’entité sioniste en terre sainte.

En fait, pour nos tribuns en verve, tous les prétextes sont bons pour justifier cette triste prophétie.

Les inégalités sociales croissantes finiront par nous mener à notre fin ; l’inexistence de pourparlers sérieux avec les Palestiniens nous conduit à notre perte ; les frasques à répétition de Bibi sonnent le glas des rêves de Théodore Herzl; quant à l’épée de Damoclès démographique, comment l’interpréter si ce n’est comme les premières notes du chant du cygne bleu et blanc.

Parfois, certains journalistes, illustres héritiers d’Isaïe et de Jérémie, sentant qu’il ne faut quand même pas pousser la chansonnette trop loin, se contentent d’une vision d’apocalypse partielle.

Le coût de la vie va pousser inévitablement nombre d’Israéliens à quitter le pays. Sans séparation de la religion et de l’État, on court vers la fin de l’État de droit ; contester une décision de la Cour suprême, c’est dire au revoir à la démocratie israélienne ; mettre des religieux dans l’armée, c’est confier le sort de la guerre aux mains de Dieu et des rabbins surexcités qui parlent en son nom.

La fin de Tsahal en quelque sorte.

Ce qui est terrible, dans ces circonvolutions comiques, c’est l’air avisé du bonhomme qui assène ces « vérités » à la foule, que ce soit à la Knesset, dans une manif de droite ou de gauche ou lors d’une émission télé à une heure de grande écoute.

Mais le pire, croyez-moi, c’est quand nos fins penseurs, voyant la masse démobilisée ou fatiguée de trop d’inepties, loin de faire marche arrière, mobilisent une figure historique effrayante ou hilarante – et qu’ils vont comparer à leur victime du jour – pour étayer leur thèse.

Lapid pourra devenir Pinocchio, Benett ou Livni seront Hitler et Eva Braun et Sarah Netanyahu se changera en fée Carabosse, mais le but recherché sera toujours le même : expliquer que cette dégénérescence politique est, allez un petit effort, bah bien sûr, la fin du sionisme tel que nous l’avions connu.

Un bon psychologue expliquerait sans doute plein de choses très intéressantes concernant les névroses de la société israélienne. Son exubérance. La violence de certains actes et de bien des propos. L’exagération de tout, en permanence.

Mais saurait-il discerner le bien et le bon derrière les masques rudes. Le mouvement incessant qui justifie tous ces déplacements d’air.

La menace continue qui pèse sur le rêve sioniste depuis son origine et qui travaille les esprits et les métabolismes.

Le mélange du divin et du cartésien qui fausse tout et rend, dans le même souffle, tout l’ensemble logique.

La danse des contradictions et des impossibilités, qui fait d’Israël le pays le plus accusé au monde et, dans le même mouvement, probablement le plus passionnant.