Le sujet est très vaste et les contributions qui tentent de le traiter sont innombrables, mais surtout, elles n’avancent pas d’un même pas. On peut pardonner à des féministes d’en parler parfois de manière excessive et véhémente, tant les disparités sont grandes entre les législations civiles et religieuses concernant le statut de la femme dans la société, dans la vie en général et surtout dans le couple.
Dans les lignes qui vont suivre, on va tenter de faire la part des choses et de présenter la généalogie des préjugés et des dogmes, généralement exposés dans les documents religieux dits révélés. Il faut donc s’en retourner aux sources bibliques dont dérivent, après le judaïsme, les deux autres grands monothéismes, le christianisme et l’islam. Maintes positions dérivent directement des vues bibliques sur le sujet, qu’on le veuille ou non.

Et ceci nous renvoie immédiatement au Livre de la Genèse, censé résumer les premiers pas de l’humanité. Pour en parler de manière sensée, il faut faire la part belle à la critique biblique, la seule méthode permettant d’aboutir à une vue historico-critique digne de ce nom.

Le récit de la Genèse manque lui-même d’homogénéité puisqu’il contient deux explications, l’une iahwiste et l’autre élohiste. D’une part, on lit que la divinité a créé un Adam androgyne (le Talmud lui-même reprend dans son commentaire le terme grec), et d’autre part on relate un curieux épisode largement mythique où un Dieu anesthésiste plonge Adam, le principe du mâle, dans une profonde léthargie afin de lui dérober une côte à partir de laquelle il créé une femme.

Bon prince ou chirurgien consciencieux, la divinité biblique recoud l’endroit de cette biopsie, comme si on voulait préserver l’effet de surprise, sans laisser la moindre trace. Et à son réveil, Adam découvre une splendide créature à ses côtés, il s’exclame même : Cette fois-ci, c’est un os de mes os et de la chair de ma chair.

Aujourd’hui, un couple d’amoureux dirait : nous sommes absolument compatibles ! Le midrash qui n’est jamais à court d’explications et se grise d’exégèse, juge bon d’interpréter ainsi ce cri de joie d‘Adam : après plusieurs tentatives avortées qui donnèrent naissance à Lilith, la diablesse, le démon féminin qui tue les nouveau-nés et menace les parturientes, Dieu trouve enfin la bonne recette (sic !). je laisse le lecteur juger de la justesse ou de l’inadéquation d’une telle explication.

Mais le plus important est ce qui va suivre : dans ce récit mythique où le couple paradisiaque est censé mener une vie de rêve et filer le parfait amour, le récit de la Genèse, conçu par des hommes de haute tenue morale et empreints d’une grande sagesse, on fait intervenir un serpent, symbole de la ruse et de la perversion, bref du mal absolu, lequel induit en tentation la femme, Eve, qui se laisse séduire avant de séduire à son tour son époux, Adam.

Le Talmud, par la bouche de Resh Lakish, démythifie ce passage étrange en fournissant cette superbe critique des traditions religieuses : le serpent de la Genèse, l’ange de la mort et le mauvais penchant, ces trois notions, dit-il, n’en forment qu’une seule ! Donc, le sage avait compris que ce passage devait être compris cum grano salis.

Mais tout le monde ne connaît pas Resh Lakish tout en se concentrant sur les conséquences incalculables de cette double séduction d’Eve : par sa faute, pour ainsi dire, le couple est expulsé du paradis, il découvre alors sa nudité, se voit condamné à manger son pain à la sueur de son front, à défricher laborieusement un sol qui ne lui produira que des épines et des ronces, tandis que la femme se voit promettre des accouchements dans la douleur…

Nul ne peut nier que, pour la première fois, dans l’histoire de l’humanité croyante et pensante, la femme, par sa nature pécheresse et son essence tentatrice, est rendue responsable de la chute et de tout ce qui s’ensuivit.

C’est là, à des degrés divers mais très efficacement, le fond commun aux trois monothéismes.

Mais comme je l’annonçais au début de ce papier, il faut savoir établir un distinguo entre les différents textes de la Bible qui est loin d’être homogène au plan stylistique : certains sont narratifs, d’autres législatifs et d’autres, enfin, à visée éthique.

Mais il est indéniable que la tonalité générale reste la suivante : c’est la femme qui aurait creusé la tombe de l’humanité, la privant d’une vie paradisiaque, heureuse et sans conflit. Elle aurait aussi, par son inconduite, compromis l’immortalité du genre humain.

Curieusement, dans les autres livres de cette même Bible qui en compte vingt-quatre, on verra émerger des figures féminines parfaitement honorables, comme les matriarches. Même si, à chaque fois, on leur impute exclusivement l’infécondité, voire la stérilité (passagère) de ces mêmes matriarches. Il semble qu’il n’y ait pas encore de ligne directrice clairement définie quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de la gent féminine en tant que telle.

Faisons quelques sondages dans ce même livre de la Genèse : il y a le navrant épisode de Juda et de sa bru Tamar, suivi de l’inconduite de la femme de Potifar, le chef des eunuques du Pharaon, qui tente d’entraîner dans la luxure le jeune esclave hébreu Joseph, appelé à devenir le grand régent d’Egypte.

Dans le livre suivant, celui de l’Exode, c’est une femme, Sephora, qui n’est même pas juive qui pratique la circoncision sur son mari, lequel n’est autre que Moïse en personne ! Depuis l’époque talmudique et jusqu’à nos jours, jamais la circoncision, signe de l’alliance avec Dieu, n’a été pratiquée par une femme !!

Dans ce même ordre d’idées, nous lisons le cas d’un homme, Selofhad, mort sans laisser d’héritier mâle, et dont le nom risquait d’être éradiqué du peuple d’Israël. Ses filles portent le dossier à l’attention de Moïse qui consulte Dieu lequel fait droit à la demande des requérantes !

Et ce n’est pas tout, il y le cas de la sœur de Moïse et d’Aaron, la fameuse Myriam, dotée du titre de prophétesse, ce qui n’est pas rien. Ce ne fut pas la seule ; il y eut aussi la prophétesse Houlda que le roi Saül vint consulter incognito mais dont la véritable identité fut découverte par Samuel.

Vu l’espace imparti ici, je m’en tiens à un survol qui ne tiendra compte que des points les plus importants : L’Ecclésiaste (7:26) dit, pour sa part, n’avoir rien trouvé de plus amer que la mort… si ce n’est une femme ! Et Job, pourtant considéré comme le livre le plus philosophique de la Bible va jusqu’à nous dire ceci : j’ai conclu un pacte avec mes yeux, ils ne regarderont aucune vierge ! Qu’est-ce à dire ? La femme redevient la quintessence de la tentation et de l’inconduite et de l’impureté…

La littérature prophétique contient pourtant quelques hommages remarqués à la gent féminine : il y a d’abord l’expression de la foi la plus fervente en Dieu, contenue dans le premier livre de Samuel où Anne, sa mère, dit exulter en Dieu…

Celui-ci a exaucé sa prière, celle d’une femme en gésine d’enfants. Le chapitre 31 du Livre de Jérémie accorde à une matriarche, Rachel, l’épouse de Jacob, un rôle exceptionnel : elle incarne tout le peuple qui pleure le départ en captivité de ses enfants, les Judéens, et c’est bien à elle, une femme, que le Seigneur promet le rétablissement de la souveraineté et le retour des captifs dans leurs familles. Ce n’est pas rien.

Comment la suite de l’histoire, a-t-elle entièrement changé de perspective ? Comment les codificateurs et les théologiens ont-ils presque entièrement mis les femmes de côté, les confinant à des tâches de second ordre ?

Le Talmud qui consacre au moins trois traités aux femmes, au divorce et aux menstrues, déclare qu’elles sont exemptes de l’accomplissement des commandements divins, ne sont pas astreintes aux trois prières quotidiennes, ni ne portent les phylactères…

Toutefois le traité talmudique Avot, sorte de raison pratique du judaïsme rabbinique, recommande à l’homme de prêter l’oreille à l’éthique de son père et de ne pas abandonner la doctrine de sa mère. Dans le culte synagogal, la femme n’est plus appelée à la lecture du rouleau de la Torah, par égard pour la communauté ; j’avoue ne pas saisir la portée exacte de cette motivation.

On peut donc parler avec raison des racines religieuses de cette discrimination de la gent féminine, notamment en matière de divorce puisqu’elle dépend de la remise par son mari d’une lettre de répudiation (guet). Nous sommes en présence d’une misogynie qui ne dit pas son nom. Comment s’explique ce profond et durable changement vis-à-vis des femmes ?

Je ne vois qu’une explication : la religion a toujours été une affaire d’hommes qui ont réécrit l’histoire afin de bien asseoir leur autorité ici-bas et de façonner un ordre social et moral à leur avantage exclusif. Il existe aussi, il faut bien le dire, une association entre la femme et l’idée d’impureté ou de souillure. Cela s’explique (mais ne se justifie point) par les saignées suite aux règles et aux accouchements.

Le christianisme, lui aussi, a marché dans les brisées du judaïsme tout en voulant rompre avec lui, sauf sur ce point précis : le statut de la femme. Dans cette culture religieuse aussi, les contradictions sont présentes, comme dans le judaïsme rabbinique.

Alors que Jésus fait preuve d’une indéniable bonté à l’égard de la gent féminine, parle à la Samaritaine, n’accable pas la femme adultère et que c’est même une femme, Marie de Magdala, qui fait état de la Résurrection, les Evangiles contiennent quelques déclarations qui inféodent clairement l’épouse à son mari (I Cor. 11:3 : l’homme est le chef de la femme… Eph. 6:21-24 Femmes, soyez tout dévouement à vos époux, Colo. 3:18).

On dit même que la femme doit avoir la tête couverte, qu’elle ne doit pas s’exprimer en public (1 Cor. 14:34-35), faire preuve d’une certaine pudeur vestimentaire… etc.

Et pourtant, c’est une femme, la sainte Vierge, que cette religion porte au pinacle, c’est le seul être à avoir échappé à l’immaculée conception (le fait d’être épargné par le péché originel, selon la tradition chrétienne).

Et signalons aussi le nombre bon négligeable de femmes devenues de grandes mystiques chrétiennes. Encore un paradoxe.

Faut il en venir au Coran dont les prises de position font débat depuis quelque temps en Europe ? Certains versets de sourates n’étonnent pas par leur contenu qui place l’homme au dessus de son épouse.

Coran 4:38 stipule que les maris sont supérieurs à leurs épouses. Coran 7:188 semble reprendre le récit de la Genèse et parle d’un rapport de cause à effet entre le mâle et la femme. Le premier bénéficie d’une antériorité ontologique par rapport à la seconde.

Par ailleurs, la femme semble être considérée comme une sorte de possession de son mari. Enfin, on citera un autre verset coranique (2:223) à connotation sexuelle : les femmes sont votre champ ; cultivez le comme bon vous semblera…

La cause est entendue, nul ne contestera que les monothéismes ne traitent pas les femmes convenablement.

Au fond, seule une application stricte de la laïcité peut changer cette situation déséquilibrée en faveur de l’homme et au détriment exclusif de la femme.